Accueil > Actualité ciné > Critique > Sleeping Giant mardi 16 février 2016

Critique Sleeping Giant

My Own Private Ontario, par Damien Bonelli

Sleeping Giant

réalisé par Andrew Cividino

Le Canada tiendrait-il en Andrew Cividino un successeur de Xavier Dolan ? C’est le raccourci qu’empruntait volontiers une presse anglo-saxonne bien indulgente au moment de la sélection de son premier long-métrage à la Semaine de la critique, en mai dernier. Il y a fort à parier que ce rapprochement s’opère par défaut, en l’absence de dénominateurs communs à leurs deux cinémas, à commencer par leurs géographies respectives. Le « géant assoupi » dont il est ici question – du nom d’un massif surplombant la rive nord du lac Supérieur, dans l’Ontario – met aux prise Adam, un adolescent introverti de 15 ans avec Nate et Riley, glandeurs du même âge flirtant avec la petite délinquance. Le premier est issu d’une famille aisée, en villégiature dans un cadre à la majestueuse indifférence. Les deux autres, qui sont cousins, passent l’été chez leur grand-mère, comme d’autres sont mis à l’isolement. Tous trois trompent leur ennui comme ils peuvent, alternant actes de vandalisme et chapardages, quand ils ne retournent pas contre eux-mêmes leurs propres frustrations.

Crescendo de l’humiliation

De ces rapports de force, c’est Adam, le moins sûr et le plus frêle du trio, qui fait les frais plus souvent qu’à l’accoutumée. Le récit d’apprentissage contourne toutefois l’ornière de la lutte des classes qu’annonçaient ses prémices, en soumettant successivement chacun de ses trois protagonistes à l’épreuve de sa vérité intime. Nate, le bully de service, devient ainsi à son tour l’élément minoritaire du groupe lors d’une partie de Monopoly tumultueuse où son impulsivité s’avère vite incompatible avec le principe même de jeu de société. Quant à Adam et Riley, leur dialectique est chamboulée par une attirance mutuelle, que l’arrivée d’une jeune fille convoitée par les deux garçons laissera à l’état de latence, comme bien d’autres choses dans ce film à la fois ouvertement déceptif et pressé de trop dire. Déroulant tous les fils de sa pelote scénaristique (et ils sont nombreux), Sleeping Giant croit ainsi bon d’affubler Adam d’un père infidèle. À la trahison sentimentale s’ajoute donc la déception paternelle, exacerbant les tensions déjà à l’œuvre entre les personnages. On s’en doute, le pire n’adviendra pas là où l’on attend, fausse piste vers laquelle Cividino dirige le spectateur d’un pas un peu trop assuré.

Vibrant d’échos autobiographiques évidents, ce teen movie doit beaucoup au body language électrique de ses interprètes (mention spéciale à Nick Serino pour sa prestation de sociopathe intenable). Cette cinématique des corps n’en reste pas moins gâchée par une mise en scène qui se contente d’épouser au plus près le moindre de leurs mouvements, faute d’idées véritables. Se refusant presque systématiquement au cadre, la caméra embarquée à l’épaule vibrionne en tout sens autour de ses acteurs, parfois saisis par des ralentis sursignifiant le sens des scènes (notamment celles qui dépeignent l’éveil au désir homosexuel). On l’a compris, tout ici parle l’espéranto indie en rotation annuelle dans les festivals du monde entier, qui ont naturellement ouvert leurs portes à ce premier essai formaté pour leur plaire. En dépit du malaise qu’il s’efforce de distiller à grands renforts d’inserts malickiens (plans de chenilles en train de se mouvoir ou de cadavres d’oiseaux), le mystère de l’adolescence se dérobe avec constance à Cividino. C’est précisément de l’autre côté du lac Supérieur, dans le Michigan qui sert de décor à The Myth of the American Sleepover et à It Follows, que son contemporain David Robert Mitchell a su le cerner, avec infiniment plus de justesse, mais aussi d’audace.

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