Accueil > Actualité ciné > Critique > Solange et les vivants mardi 8 mars 2016

Critique Solange et les vivants

Abîmer les vivants, par Gabrielle Adjerad

Solange et les vivants

réalisé par Ina Mihalache

Solange est cette jeune femme que l’on a vue sur YouTube parler avec délicatesse des poils ou contempler avec un dédain mêlé d’envie assumée l’entière filmographie de son ancienne camarade de la promotion des Talents Cannes, Léa Seydoux. Elle choisit donc de délaisser le format confortable de la bulle pour épouser celui du long-métrage. Dans Solange et les vivants, le personnage qu’elle interprète est en proie à un mal mystérieux : dès qu’elle se retrouve seule, elle s’évanouit. Une galerie de personnages se succède donc à ses côtés pour lui apporter un soutien salutaire bien que passager. L’argument est problématique d’emblée si l’on considère que le discours-Internet de Solange tend, au contraire, à faire l’éloge de la solitude. Son confinement peut parfois être angoissant, mais il lui permet d’accéder à un regard qu’elle juge plus juste, plus lucide et plus attentif aux bizarreries du quotidien. Ce sont les autres êtres humains à l’aise dans le monde qui sont envisagés comme des créatures étranges. On peut expliquer ce décalage : l’histoire raconte davantage la genèse du personnage, mettant au premier plan des doutes en dissonance avec la béatitude burlesque et parfois jubilatoire que l’on trouve dans ses pastilles. Le film explore les fondements de ce ton précieux et malicieux, il en exhibe les racines malheureuses, la dépression pionnière. L’œuvre semble donc scindée entre deux envies : elle tente à la fois de capturer l’esprit Solange qui a conquis certains internautes rétifs au changement tout en s’en écartant timidement par une tentative de mise en scène plus distanciée et par le choix d’un personnage légèrement différent, encore en gestation. Pourtant, tiraillée entre une tradition de cinéma autobiographique et un désir de sortir de soi, Solange montre que le solipsisme est une maladie dont on ne guérit pas si facilement.

Solange dans l’espace

Parmi les innovations différenciant ce long-métrage des apparitions habituelles de Solange, se trouve l’angle par lequel elle choisit d’aborder la mise en scène de son corps. Elle abandonne le plan rapproché et les confessions à la caméra qui l’accompagnent pour élargir le spectre du champ et nous donner à voir autre chose qu’un visage pris dans un discours. Des pieds aperçus en gros plan dans la première scène jusqu’aux plans moyens d’un appartement dans lequel Solange semble perdue dans le blanc d’un décor, la caméra s’éloigne progressivement du blason pour épouser plus singulièrement la géographie de la solitude : un personnage erre dans un espace trop vaste qu’il est contraint habiter. Dès lors, Solange ne te parle plus réellement, elle ânonne en voix off des propos non adressés comme le spectre qu’elle est devenue. Ce tarissement poétique de la parole jusqu’au silence est redoublé visuellement par l’évanouissement littéral du personnage qui semble manifester, ne serait ce que par sa blancheur, un désir constant de disparition. Cet évanouissement est relayé par les nouveaux personnages que Solange fait défiler devant la caméra au gré des différents chapitres. Vieil amant belge, voisine qui vient d’accoucher, parents restés au Canada, clubber invétéré, familiers ou inconnus, ils nous sont présentés comme autant d’intrus qui tentent d’avoir une prise sur son mal-être, de l’interpréter et d’y remédier à leur façon.

Contre les vivants

Pourtant, toutes ces tentatives de communication achoppent : aucune relation à proprement parler n’est établie. Solange cherche la compagnie des autres mais son silence semble encore plus pesant, en leur présence (la scène où elle regarde en silence la télévision avec son propriétaire en est un très bon exemple). Si l’inclusion dans le champ de nouvelles figures est une manière plus juste de mettre en tension le personnage et son environnement, on ne peut s’empêcher de déceler un cynisme, une ironie persistante qui contredit cette impulsion altruiste. « Je sais que ça se passe mieux quand je ne me demande pas comment ça se passe pour les autres », explique Solange en introduction. De fait, les autres ne sont ici que des émanations d’un décor jugé terne, des créatures insignifiantes ayant autant de valeur que les murs qui emprisonnent le personnage : méprisés et dédaignés, ils ne servent le plus souvent (à quelques exceptions près, comme l’amant) qu’à souligner la fondamentale originalité de Solange, son incapacité à se réduire à la médiocrité d’un monde rythmé par les actualités vulgaires dont elle n’a que faire. Finalement, la solution trouvée par Solange par l’intermédiaire de la figure pittoresque de Françoise, excentrique vieille dame du cinquième arrondissement, consiste à s’adresser aux autres sur Internet par des vidéos YouTube : manière la plus efficace de se faire connaître par l’Autre sans avoir à s’y confronter directement et sans devoir prendre en compte des confessions embarrassantes et des détails de vie encombrants. La boucle étant enfin bouclée, on ne peut s’empêcher de constater que ce prequel un rien suffisant altère un peu le charme naïf d’un personnage misanthrope que l’on aurait aimé aimer.

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