Accueil > Actualité ciné > Critique > Summer mardi 28 juillet 2015

Critique Summer

Fragments d’un désir amoureux, par Clément Graminiès

Summer

Sangailės Vasara

réalisé par Alanté Kavaïté

Derrière ce titre saisonnier choisi de manière opportune par le distributeur français en ce bel été caniculaire 2015, Summer ne se contente pas pour autant de mettre en scène de manière béate un sentiment amoureux qui trouverait à s’épanouir sous le soleil caressant d’un été pas comme les autres. À rebours des films auxquels on pourrait le comparer – comme My Summer of Love de Paweł Pawlikowski qui polarisait son enjeu autour de la relation faite de passion et de destruction entre deux jeunes filles en pleine torpeur estivale –, le film d’Alanté Kavaïté est plus sinueux, fait de strates entremêlées et ose la dérobade lorsqu’on s’y attend le moins. Au centre de l’histoire, Sangaïlé (qui donne son nom au titre du film en version originale) est une jeune femme de dix-sept ans, un peu androgyne et mutique, passant son été en compagnie de ses parents dans la maison de campagne familiale au bord d’un lac de Lituanie. Autour d’elle, le temps semble suspendu : trompant l’ennui des interminables journées nordiques, Sangaïlé semble un peu absente d’elle-même, même lorsqu’elle se scarifie la peau pour une raison inconnue. Seul un impressionnant spectacle d’aviation en ouverture du film suscite en elle une certaine fascination : c’est d’ailleurs au cours de cet événement qu’elle rencontre Austé, une fille aussi solaire et généreuse que Sangaïlé est sombre et dans la retenue.

Filles en miroir

Entre elles va se nouer une relation particulièrement sensuelle : la caméra d’Alanté Kavaïté n’hésite d’ailleurs pas à fragmenter les corps, polarisant son attention tantôt sur une épaule, une nuque ou une mèche de cheveux, donnant ainsi à ce jeu de séduction naissant une dimension fétichiste. Le récit montre aussi combien la relation se construit à coups de rites initiatiques, comme cette étrange scène au cours de laquelle Sangaïlé s’amuse avec un long ver solitaire sous les yeux mi-fascinés mi-dégoûtés du groupe d’amis d’Austé. Même s’il n’est pas anodin de mettre en scène un amour homosexuel dans le cinéma lituanien (Summer est d’ailleurs le premier film lesbien du pays), la démarche de la réalisatrice ne s’inscrit nullement dans un objectif militant. Ce choix scénaristique traduit surtout la volonté de mettre ses deux personnages principaux sur un strict pied d’égalité, en-dehors des questions de genres qui auraient logiquement fait de Sangaïlé le fruit de certains déterminismes. Or, en se délestant de ces schémas, Alanté Kavaïté transcende la question de l’homosexualité pour organiser un savant jeu de miroir entre les deux jeunes filles qui permet à Sangaïlé de se révéler à elle-même : dépourvu de malentendus, l’engagement sincère d’Austé (qui se traduit notamment par de très belles scènes au cours desquelles elle fabrique une robe pour sa petite amie) constitue le ciment d’une prise de conscience – le plus souvent faite avec heurts – qui va néanmoins dessiner un cheminement inédit dans le parcours de son amante.

L’ascension

On comprend alors que la démonstration de voltige qui ouvrait Summer n’avait alors rien du prétexte à produire de jolies images impressionnantes. Derrière ces pirouettes aériennes se cache en fait le désir le plus enfoui de Sangaïlé : s’embarquer elle aussi dans un avion pour vivre l’enivrement de la chute libre, soit réussir à s’affranchir de ses peurs. On devine alors combien la relation vécue avec Austé, sans pour autant n’être qu’un marche-pied, permet à l’adolescente un peu trop secrète de sonder sa nature profonde. La mise en scène ne cessera alors de jouer sur des effets de vertiges, peut-être trop symboliques jugeront certains : avec un acharnement et une discipline de fer, Sangaïlé va entreprendre de vaincre sa peur du vide en effectuant de multiples ascensions (le toit d’une tour, la plate-forme d’une grue) que le cadre et les axes très marqués de la caméra symbolisent à chaque fois comme des défis personnels et solitaires. L’amour ici vécu (et surtout reçu) par l’adolescente lui permet de déplacer son obstination : des scarifications qui représentaient jusqu’ici sa seule création, elle se fixe désormais un objectif d’élévation qui redétermine entièrement son rapport au monde. Peu importe la nécessité de ménager les sentiments de l’autre qui lui a permis d’en arriver là : Summer révèle sous son apparente douceur bucolique un refus net du compromis et du sacrifice qui garantit à Sangaïlé l’espoir de trouver sa propre vérité.

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