Accueil > Actualité ciné > Critique > Sur quel pied danser mardi 5 juillet 2016

Critique Sur quel pied danser

© Loin derrière l’Oural

Cheville ouvrière, par Raphaëlle Pireyre

Sur quel pied danser

réalisé par Paul Calori, Kostia Testut

Dans la tourmente de la crise économique et de la tentation de délocalisation, les ouvrières et contremaîtres de l’usine Jacques Couture décident de reprendre la production du modèle phare de la marque de luxe et d’utiliser leur savoir faire comme arme de lutte ouvrière. Elles ressuscitent la fabrication d’un ancien modèle, baptisé l’Insoumise, dont elles font parvenir des paires par colis à d’éminentes ambassadrices chargées de populariser leur message politique féministe et laborieux. C’est sans conteste dans cette scène dansée où la fabrication de la chaussure est centrale que Sur quel pied danser trouve sa mesure, quelque part entre le cinéma « en chanté » de Jacques Demy et l’action sociale collective proche de documentaires comme ceux de Manuela Frésil ou Mariana Otero. Ce mélange des tonalités irriguait déjà Le Silence des machines, court métrage co-réalisé dans le giron de la Femis. Le film s’ouvrait sur une usine vide où des ouvrières de la confection déploraient la délocalisation de leur outil de travail pendant la nuit pour se clore sur la complainte de la travailleuse chinoise après sa première journée de labeur sur la machine à coudre venue de France. Dans ce coup d’essai, la grâce de la caméra portée et la musicalité concrète des machines disparues trouvaient dans un hangar vide le décor brut pour une fiction qui mêlait fantaisie et réalisme. Surtout, la forme courte permettait d’entrer d’emblée dans le vif du sujet et de se tenir sans concession à sa belle ambition formelle.

Trop sage insoumise

En passant du court au long métrage, la singularité d’un récit chanté en milieu ouvrier se perd malheureusement en délaissant la cause commune du groupe social pour suivre la trajectoire individuelle de sa protagoniste. Julie, jeune fille timide, rêve d’un emploi stable qui la sortirait de la précarité profonde. Habituée aux petits boulots mais dénuée de la conscience de classe qui unit les ouvrières, elle découvre à l’usine une organisation pyramidale qui soumet chaque chef à son supérieur hiérarchique. La femme contremaître obéit ou résiste au directeur de l’usine incarné par un François Morel mi-veule, mi-sympathique, qui lui se courbe devant Loïc Corbery, grand patron parisien dont le regard est tourné vers l’est et sa main d’œuvre bon marché. Mais au lieu que ce regard innocent ne serve de clé pour faire entrer le spectateur dans la singularité d’une industrie de luxe, c’est en fait l’usine qui sert de toile de fond au destin individuel d’une fille qui n’a d’autre rêve que d’être comme tout le monde. Comme si le film était cannibalisé par son sujet, le désir fort de mettre en scène un savoir-faire séculaire en terre autochtone (l’Isère) se fait aspirer par l’envie de trajectoire banale d’une girl next door avide de rentrer dans le rang. En délaissant le groupe pour l’individu, Sur quel pied danser laisse se diluer en chemin le désir d’insoumission de ses personnages et malheureusement trop souvent, celui de sa mise en scène.

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