Accueil > Actualité ciné > Critique > Swandown mardi 3 décembre 2013

Critique Swandown

Au fil de l’eau, par Olivia Cooper Hadjian

Swandown

réalisé par Andrew Kötting

Dans son travail filmique et plastique, Andrew Kötting n’a de cesse d’explorer des infinies potentialités de l’image en mouvement, sa puissance poétique. Avec Swandown, il fait le récit d’une performance effectuée en 2011 en compagnie de l’écrivain Iain Sinclair et dont l’objectif était de parcourir les 160 miles séparant Hastings de Hackney à bord d’un pédalo en forme de cygne. Alors que l’Angleterre est prise dans l’ébullition de la préparation des Jeux Olympiques, ce voyage est comme un pied de nez : contre les élans nationalistes et le culte de la performance physique qui vont agiter la capitale, un éloge du ralenti, une déambulation dans les recoins fluviaux de l’Angleterre. Il s’agit donc, pour le duo d’artistes, non simplement d’aller d’un point A à un point B, mais de partir à la rencontre de tout l’espace qui les sépare.

L’auteur de London Orbital, dont le travail hérite directement de la psychogéographie de Guy Debord, résume bien le projet dans les premières minutes du film : il s’agira de devenir une « radio de chair », de capter les sons, les images de ce qu’ils traverseront mais aussi et surtout, les échos de la culture et de l’Histoire britannique imprégnant chaque lieu. Conformément à cet objectif, la bande-son prend la forme d’un collage de voix : celles d’Iain et d’Andrew se laissant aller aux méditations badines que leur inspire le voyage, avec beaucoup d’autodérision. Et d’autres, connues – une intervention de Werner Herzog racontant le tournage de Fitzcarraldo – ou inconnues. Ces voix, souvent collées sur les images, filtrées comme par des émetteurs radio, donnent forme à la réceptivité que le duo tente de mettre en œuvre : la bande-son se balade de fréquence en fréquence, comme à l’affût de tout ce que les lieux peuvent émettre, tandis que les sons de l’eau et de l’air viennent compléter ce tableau auditif.

L’évocation visuelle du voyage prend des formes tout aussi hétérogènes : elle alterne entre des plans filmés depuis l’esquif de toutes les façons imaginables et des images prises depuis les rives, saisissant le mouvement depuis un point fixe. Lieu traversé et instance traversante affirment ainsi leur interdépendance : en parcourant les lieux, les performers y laissent une empreinte invisible. Des images d’archives viennent par moments donner corps à cette Histoire dont les deux compères cherchent à sentir la vibration. Dans ce même esprit sont mises en scène des apparitions, telle cette Ophélie qui s’immerge dans la rivière et que les pédalistes ignorent, comme si elle n’était qu’un fantôme.

Mais Kötting et Sinclair s’intéressent également à l’ici et maintenant. Le choix de leur véhicule n’est pas seulement artistique, mais aussi pratique : il est un moyen d’attirer l’attention des riverains. Au cours du film, la rencontre avec les lieux prend donc régulièrement la forme d’une interaction avec des pêcheurs ou autres promeneurs, des occasions pour le son et l’image de se synchroniser de nouveau. À ces rencontres fortuites viennent s’ajouter des rendez-vous planifiés. Le pédalo reçoit ainsi la visite d’Alan Moore, entre autres personnalités moins célèbres dans nos contrées.

Pour excentrique qu’il soit, Swandown parvient rapidement à nous faire entrer dans son rythme. Le film lui-même est, en quelque sorte, performatif : en épousant l’itinéraire des navigateurs, nous en ressentons la durée et sommes amenés à percevoir, nous aussi, les sourdes vibrations d’une société à travers ses lieux.

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