Accueil > Actualité ciné > Critique > Syriana mercredi 22 février 2006

Critique Syriana

© Warner Bros. France

Hyprocrisie des échanges en milieu friqué, par Clément Graminiès

Syriana

réalisé par Stephen Gaghan

Trois ans après son premier long métrage, Abandon, Stephen Gaghan s’attaque à un projet des plus ambitieux : dénoncer, au sein d’un film choral, les rapports honteux qu’entretiennent les États-Unis avec les pays du Moyen-Orient. Exigeant et très documenté, Syriana est un admirable brûlot contre l’administration Bush.

Depuis 2000 et l’arrivée de George W. Bush au pouvoir, mais surtout depuis les attentats tragiques du 11-Septembre, Hollywood a peu à peu retrouvé sa conscience politique d’antan. Réalisateurs, scénaristes et acteurs connus du grand public se sont pour certains engagés dans une lutte acharnée contre l’obscurantisme de ce début de siècle. Même les plus grosses productions offrent plusieurs niveaux de lecture pour dénoncer l’aveuglement de leur pays. Du Village de Shyamalan à La Guerre des mondes de Spielberg en passant par Good Night, and Good Luck de George Clooney, chacun fait montre d’une résistance à la pensée commune.

Dans Syriana, le scénariste Stephen Gaghan n’a même pas pris la peine d’user de quelque métaphore pour éventuellement s’assurer l’adhésion du grand public. Ici, il n’est pas question d’autre chose que d’accords financiers entre les États-Unis et les pays du Moyen-Orient sur l’éternelle question du pétrole. De cet enjeu dont on ne mesurera jamais assez l’ampleur, Stephen Gaghan construit un film choral – un peu à la manière de Traffic de Steven Soderbergh dont il était le scénariste – sur le parcours de plusieurs personnages – pour la plupart anonymes – mais qui sont tous liés, parfois malgré eux, à ces édifiants enjeux géopolitiques.

Pour résumer brièvement la complexité de l’intrigue : un émirat du Golfe voit s’ouvrir une nouvelle ère avec l’arrivée du prince Nasir (Alexander Siddig), réformiste et progressiste, qui décide par ailleurs de rompre ses relations privilégiées avec les États-Unis au profit de la Chine. La nouvelle n’est pas sans provoquer un tollé du côté des responsables américains qui chargent alors un cabinet d’avocats emmené par Bennett Holiday (Jeffrey Wright) d’enquêter sur ce brusque revirement. De son côté, un agent de la CIA, Bob Barnes (George Clooney) doit clandestinement superviser l’assassinat du prince Nasir opposé aux intérêts américains. Bryan Wood (Matt Damon), expert en ressources énergétiques de l’Energy Trading Company de Genève, est invité à une fête donnée par l’émirat et s’investit peu à peu dans les projets réformistes du prince Nasir. Dans cette guerre de clans, Wasim (Mazhar Munir), jeune ouvrier pakistanais licencié après la signature du contrat par les Chinois, est embrigadé par désespoir dans une école coranique extrémiste.

La densité de l’intrigue peut impressionner mais il ne faut pas perdre de vue le constat de Stephen Gaghan qui est d’une limpidité totale : tout est absolument lié. Certes, le spectateur lambda qui ne s’est jamais réellement intéressé à la question peut risquer d’être franchement déboussolé par cette avalanche d’informations passionnantes autour desquelles se construisent des connivences encore plus complexes. Mais à la différence de Lord of War d’Andrew Niccol ou Jarhead de Sam Mendes, Stephen Gaghan ne brade jamais sa réflexion et son engagement pour s’assurer à tout prix l’adhésion d’un grand public. Il n’y a pas d’un côté les bons, de l’autre les mauvais, c’est à chacun tirer ses propres conclusions. Tourné à Dubaï (ce qui constitue une première pour un film occidental), Syriana est habité de cette volonté de dialogue. Pour cela, le langage et la langue de chacun y sont respectés dans le détail. Rares sont les films américains où l’on entend parler l’arabe (qui plus est par George Clooney) ou encore l’urdu au même titre que l’anglais.

Stephen Gaghan n’a pas non plus la prétention d’avoir une vision exhaustive du sujet en seulement deux heures huit minutes. Syriana tente, en multipliant les angles d’analyse par le biais de multiples personnages engagés à différents niveaux, de démontrer l’interdépendance des individus et la responsabilité de chacun dans ces événements. Clairement dirigé contre l’impérialisme américain – voir le Comité de Libération de l’Iran qui n’est pas sans rappeler le sort réservé à l’Irak – Syriana ne commet jamais l’erreur d’être une charge manichéenne qui chercherait le responsable. Outre qu’il est un constat accablant sur le cynisme dont font preuve nos gouvernants, le projet audacieux de Stephen Gaghan a surtout pour objectif de nous interroger sur le sens que l’on peut réellement prêter au terme de « démocratie ».

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