Accueil > Actualité ciné > Critique > Tatsumi mardi 31 janvier 2012

Critique Tatsumi

D’un seul trait, les larmes du Japon, par Guillaume Morel

Tatsumi

réalisé par Eric Khoo

À l’heure où les frontières entre prise de vue et animation se brouillent et s’estompent, Eric Khoo prend le contre-pied de la course en avant technologique et propose un film d’animation à la fois simple et dense. Le réalisateur singapourien adapte Yoshihiro Tatsumi, un maître du manga, à travers cinq histoires courtes qui appuient sur les plaies encore ouvertes du Japon d’après-guerre. Ces « contes cruels » qu’aurait pu inventer Nagisa Ôshima laissent aussi place à la voix du dessinateur qui se raconte entre chaque histoire.

On comprend assez aisément ce qui a pu provoquer la rencontre entre Eric Khoo et Yoshihiro Tatsumi. Eric Khoo a souvent dépeint des personnages reclus dans des refuges psychiques et physiques parce que la société ne s’accommodait que très peu d’eux. Le fakir de My Magic semblait sacrifier son corps à une société qui ne savait pas comment décharger autrement la violence qu’elle contenait. L’amoureux transi de Be With Me vivait lui dans une ville qui ne le tolérait qu’à peine. Les histoires qu’Eric Khoo emprunte au dessinateur Yoshihiro Tatsumi ont ce goût des personnages à la fragilité et aux rêves que la société ne tarde jamais de sanctionner sans sommation.

Cinq récits organisent alors ce film à sketchs que quelques éléments biographiques de leur créateur viennent lier entre eux : une prostituée rêve d’Amérique dans les bras de son G.I. ; un père de famille se fascine pour le corps d’une femme ; un dessinateur se réfugie dans des toilettes pour y graffiter des corps nus... La première histoire, peut-être la plus forte, voit un photographe hanté à vie par l’image de deux corps inscrits en négatif sur une ruine d’Hiroshima. La dureté de ces récits agit comme une contre-histoire du Japon de l’après-guerre, où la renaissance que le pays veut glorieuse laisse la place à des destins et des psychés heurtés. L’effet d’accumulation donne à l’ensemble autant un goût de brûlot qu’il accable le spectateur. C’est peut-être ici la limite de la transposition de ces courts récits qui, s’ils fonctionnent disséminés dans le temps de la lecture d’une BD, alourdissent parfois le temps de la projection. On sent d’ailleurs que le film est autant une adaptation de Tatsumi qu’un hommage rendu, et qu’Eric Khoo pèche parfois par excès de révérence et de fidélité. C’est ce respect du cinéaste pour le dessinateur qui le pousse peut-être à conserver cette structure en recueil et non d’essayer de fondre les histoires en un seul récit plus fluide. Mais c’est aussi une audace de cinéaste de ne pas essayer de transcender le genre et de croire à la forme ramassée et vive de ces contes moraux qui fait tout l’art de Yoshihiro Tatsumi.

La technique d’animation endosse aussi sa part d’hommage tant les personnages semblent ici s’animer depuis la planche de dessin. Le réalisateur ne cherche jamais à « modéliser » les décors et les personnages de Yoshihiro Tatsumi. Délibérément, Eric Khoo renforce les effets de surface en restituant notamment parfois la matière-papier sur laquelle les dessins sont censés se détacher. Si bien que l’écran, cette surface normalement refoulée du spectacle cinématographique vient se rappeler à notre bon souvenir. Ce rectangle blanc que le cinéma commercial tente d’éclater à grand renfort de 3D, d’écran Imax ou de son Surround, Eric Khoo en fait un espace de transition du dessin au cinéma. Chez lui, une larme n’est pas une bulle 3D suspendue dans la salle de cinéma mais une forme d’un seul trait, qu’un doigt, comme une gomme, sait effacer par le contour pour la sécher.

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