Accueil > Actualité ciné > Critique > The Bubble mercredi 4 juillet 2007

Critique The Bubble

Sauver l’amour, par Romain Le Vern

The Bubble

réalisé par Eytan Fox

Plaider pour l’ouverture d’esprit, refuser les carcans sectaires, célébrer l’amour plus fort que les bombes : voici le programme scénaristique d’Eytan Fox dans The Bubble. Le réalisateur israélien de Tu marcheras sur l’eau réveille un cinéma salutaire et utopique en célébrant les histoires d’amour israélo-palestiniennes au check-point.

Noam, disquaire, Yali, qui travaille dans un café, et Lulu, vendeuse dans un magasin de produits de beauté, partagent un appartement à Tel-Aviv. Le quotidien de ces trois jeunes gens sera bouleversé par l’arrivée d’Ashraf, un Palestinien dont Noam est tombé amoureux. Le postulat de base ne masque pas les intentions d’Eytan Fox qui commence son film à la manière d’un sitcom acidulé. Dans un Tel-Aviv coupé de la réalité, de jeunes adultes fâchés avec les us et coutumes de leur pays veulent briser les clichés et répandre un amour fraternel. Après Tu marcheras sur l’eau (plus dense) et Yossi & Jagger (plus cru), Fox travaille une nouvelle fois sa thématique chérie : l’armée, le conflit israélo-palestinien, l’homosexualité. En filigrane, il prend le pouls d’une ville d’espoir décrite comme une bulle où des israéliens (gays et hétéros) préfèrent l’amour à la guerre.

Depuis qu’il a commencé, Eytan Fox aime butiner où bon lui semble, mêler les registres, mixer l’intime et le politique, le rire et la mélancolie. L’itinéraire passionnel entre deux protagonistes homos (l’un israélien, l’autre palestinien, tous deux aimantés depuis qu’ils se sont échangé un regard au check-point) comporte tellement d’étapes obligées (rencontre, fusion, désunion) que le cinéaste, en contrepoint, fait intervenir une tragédie réelle. Comme pour agresser la bulle angélique de Tel-Aviv, confrontée aux menaces extérieures. L’énergie électrique du film réside dans l’affrontement entre la dramaturgie prévisible d’une histoire condamnée par les contingences et les élans irréductibles des deux amoureux fous. Ce qui les unit est autant le résultat d’une sincère attirance que de l’ostracisme dont ils sont victimes. Le film ne s’en détourne jamais. La tonalité, d’abord farfelue, devient de plus en plus sombre à mesure que le film déroule ses bobines. Mais, en dépit de la lourdeur potentielle du programme scénaristique, le film ne se départit jamais d’une légèreté de ton réjouissante et futée qui surprend jusqu’au tout dernier plan.

Si The Bubble ne renouvelle pas le miracle de densité de Tu marcheras sur l’eau, thriller d’espionnage qui lorgnait vers tous les genres pour à chaque fois nous surprendre, il n’en demeure pas moins écrit dans la même urgence paranoïaque avec l’envie de combattre les préjugés en éveillant les consciences. Ici, plus qu’ailleurs, le rythme effréné précipite l’action dans une dynamique où chaque moment apparaît comme événementiel ; et c’est peut-être là où le bât blesse : Fox confond vitesse et précipitation. La mise en scène, elle, ne s’intéresse pratiquement qu’aux personnages et aux dialogues (donc au scénario). Tout est question de dosage pour le cinéaste, qui entre apparents laisser-aller de la mise en scène et charges caustiques de l’écriture, tisse sa toile et assouplit les clichés dans un rythme exponentiel. Même s’il porte en lui quelque chose de mécanique, de forcé, de moins « caressé par la grâce », le script fonctionne essentiellement par le biais d’un système alerte de rencontres, de retours et de reprises qui permettent les trajets d’un personnage à un autre et forment des groupes. Et on peut être saisi par la mélancolie profonde qui pousse les personnages à se rencontrer, à se trouver sans que rien ne les y invite.

Eytan Fox possède un don certain pour capter ce qui se trame dans les yeux tristes de ses personnages confrontés à des diktats sociaux que ce soit le jeune israélien qui se consume d’amour lorsque son copain ne donne plus aucun signe de vie ou encore la sœur palestinienne qui retient ses pleurs lors d’une danse le jour de son mariage pour cacher sa déception et peut-être son égoïsme. L’air de ne pas y toucher – et c’est peut-être sa qualité la plus sûre – il excelle à trouver un équilibre souvent instable entre évidence et non-dit, futilité et gravité. À la manière d’un optimiste enthousiaste discrètement taraudé par des éclairs de lucidité atroces.