Accueil > Actualité ciné > Critique > The Danish Girl mardi 19 janvier 2016

Critique The Danish Girl

Mourir, dormir, peut-être rêver, par Ursula Michel

The Danish Girl

réalisé par Tom Hooper

Adapté du roman éponyme, lui-même inspiré du journal intime de Lili Elbe, pionnière du mouvement transgenre, The Danish Girl, présenté lors de la dernière Mostra de Venise, narre le fulgurant destin d’Einar Wegener. Dans les années 1920, ce peintre danois, follement épris de son épouse Gerda, rencontrée aux Beaux-Arts, mène une existence tranquille. Lui paysagiste à succès, elle, portraitiste peu reconnue dans un monde de l’art phallocrate voient leur vie basculer lorsque Einar se travestit à l’occasion d’une toile réalisée par Gerda. Longtemps endormie, sa véritable identité sexuelle prénommée Lily se fait jour, accaparant progressivement le corps d’Einar, dissolvant sa masculinité, jusqu’à la disparition actée de celle-ci lors d’opérations de changement de sexe.

Hier et aujourd’hui

En s’emparant de cette histoire, le cinéaste britannique oscarisé Tom Hopper (Le Discours d’un roi) s’inscrit pleinement dans la réflexion sociétale contemporaine autour de la notion de genre et de transsexualité ; sujet qui agite le cinéma depuis plusieurs années déjà, de Xavier Dolan (Laurence Anyways) à Pedro Almodóvar (La Piel que Habito) en passant par le tandem Wachowski (Lana, co-réalisatrice de Cloud Atlas ou de la série Sense8, est d’ailleurs remerciée par le réalisateur dans le générique). En télescopant un sujet brûlant d’actualité et un récit datant de près de cent ans, The Danish Girl prouve, s’il en était besoin, que les peurs, l’incompréhension et la répréhension morale suscitées par le transsexualisme ne datent pas d’hier. Si le film suit le voyage tant physique que mental entrepris par Einar (le couple se réfugie à Paris pour éviter l’internement), il s’intéresse aussi à l’évolution des rapports entre les Wegener.

Perte et quête de soi

Par un effet de vase communicant artistique, Einar abandonne peu à peu la peinture alors que Gerda découvre en Lily une muse, trouvant enfin son sujet, son modèle et son trait si particulier. Ce rapport pervers, qui intronise Gerda en artiste tout en lui ôtant l’être aimé, irrigue le film, soulignant la tragique perte que le transsexualisme induit pour l’un des protagonistes. L’alternance habile entre l’immense désarroi de Gerda (Alicia Vikander, toute en sensibilité et pudeur) et la renaissance de Lily (Eddie Redmayne) permet une double focalisation sur ce binôme inséparable, déplaçant au fil du récit la charge tragique. Ce rééquilibrage permanent des rôles dévolus aux personnages (renommée artistique, responsabilité dans le couple) s’incarne dans la physionomie même des acteurs. La douceur d’Alicia Vikander se mue en force apparemment tranquille (bien que tourmentée) tandis que la vigueur d’Eddie Redmayne laisse place à une fragilité à fleur de peau. Le jeu impeccable des deux acteurs, l’une soumise à une transfiguration émotionnelle, l’autre à une transformation physique des plus surprenantes, soutient The Danish Girl de bout en bout, faisant oublier l’académisme mièvre qui sourd ponctuellement à l’écran.

Académisme vs subversion

Car malgré son casting et un solide scénario, le film se fourvoie tantôt dans une sensiblerie cliché (l’épilogue désastreux, sorte de lourde métaphore de l’émancipation de Lily), tantôt dans des postures pseudo-artistiques des plus fâcheuses. On peut sans mal imaginer la difficulté de la mise en image de la découverte de l’identité sexuelle d’Einar/Lily, cet instant fugace où la psyché et le corps sont bouleversés. Mais les gros plans appuyés, ici sur un pied voilé de soie, là sur un tressaillement au contact d’un satin, réduisent l’intimité du personnage à une mécanique gestuelle, soit bien accomplie, mais réductrice vu le raz de marée émotionnel en cours. En s’appuyant sur le score un poil mélo d’Alexandre Desplat, Hopper dessine une esquisse psychologique mineure là où la violence et la cruauté auraient pu jouer un rôle majeur. N’en demeure pas moins un récit édifiant sur la terrible quête de soi, sublimé par Eddie Redmayne, époustouflant de naturel et de beauté. Au générique, l’acteur est crédité sous le rôle unique de Lily, un choix légitime tant il parvient à effacer par petites touches son genre et celui d’Einar.

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