Accueil > Actualité ciné > Critique > The Duchess mardi 11 novembre 2008

Critique The Duchess

De la difficulté d’être femme, par Carole Milleliri

The Duchess

réalisé par Saul Dibb

Saul Dibb se lance dans la fiction en 2004 avec Bullet Boy, où il s’attache à deux frères d’un quartier défavorisé de Londres, confrontés à la spirale infernale de la violence et du crime. Après ce premier long-métrage nourri des thématiques et de l’esthétique des films de ghettos américains, il opère un revirement stylistique total et s’initie au genre très britannique du heritage film avec The Duchess, libre adaptation du roman biographique d’Amanda Foreman, Georgiana, Duchess of Devonshire.

Georgiana Spencer (aïeule de Lady Diana, princesse de Galles) épouse en 1774 le duc de Devonshire d’un mariage qu’elle croit d’amour. La jeune duchesse de dix-sept ans comprend vite qu’elle n’est qu’une simple marchandise, acquise dans l’unique but de produire un héritier mâle, mission à laquelle elle faillira. Seule face à un mari froid et mutique, Georgiana trouve refuge dans son amitié fusionnelle avec Lady Elizabeth Foster, épouse répudiée et mère de deux garçons, dont elle comprend la détresse. Mais le duc, insensible au charme de sa propre épouse, jette son dévolu sur Elizabeth et impose à Georgiana de longues années de ménage à trois. Férue de jeu, d’alcool et de mondanités, la duchesse fascine tous ceux qui la rencontrent. Véritable attraction des festivités aristocratiques et modèle incontesté des fashionistas de l’époque, cette femme de caractère semble trouver un exutoire à l’échec de sa vie personnelle dans l’engagement politique.

Inspirés par la littérature nationale, les heritage films, films en costumes à vocation patrimoniale, se caractérisent par leur esthétique muséale, leur narration « gynocentrée », leur nostalgie pour le passé et la contemporanéité de leurs thèmes (émancipation sexuelle féminine, quête amoureuse, luttes des genres et des classes...). La construction identitaire des héroïnes se heurte sans cesse à la rigueur de cadres sociaux misogynes, brisant l’espoir et l’enthousiasme de figures féminines en lutte, éprises de liberté et d’amour. Dans cette tradition mélodramatique, The Duchess constitue un émouvant récit d’éducation, suivant le parcours d’une jeune femme dans le douloureux et sinueux chemin vers une féminité épanouie. Malgré des qualités graphiques certaines, le film, tourné en décors naturels sur les lieux même où la duchesse a vécu, souffre d’un trop grand conventionnalisme. Dans ce ballet incessant de robes, de perruques, de poudre et de chandeliers, Saul Dibb se contente d’appliquer les codes esthétiques du genre en élève assidu et exalte une britannité poussiéreuse et éculée dans une narration assez prévisible.

La présence de Keira Knightley dans le rôle de Georgiana alimente cette atmosphère patrimoniale « so british ». La jeune femme est en effet rompue au heritage film après avoir incarné, sous la direction de Joe Wright, Elizabeth Bennet dans Orgueil et préjugés (2006), énième adaptation de l’œuvre de Jane Austen, et Cecilia Tallis dans Reviens-moi (2008), d’après le roman historique de Ian McEwan. Pourtant le choix de Keira Knightley ne semble pas anodin ici : grande et fine, la comédienne contribue, par sa physionomie même, à révéler la fragilité et la sensibilité de la duchesse. L’utilisation d’une caméra flottante, venant caresser en gros plans les costumes et le corps de la jeune femme, n’est pas sans rappeler les choix esthétiques de Sofia Coppola dans les premières scènes de Marie-Antoinette (2006). On pourrait considérer cet effet citationnel comme une nuisance, procurant une impression inconfortable de déjà-vu. Mais ce parti-pris instaure implicitement un parallèle valable entre deux jeunes figures historiques contemporaines. La duchesse de Devonshire et la reine de France, toutes deux passionnées de mode et de jeu, toutes deux délaissées par leurs époux, partageaient une affection profonde, comme en témoigne aujourd’hui encore leur correspondance.

Il se dégage de l’ensemble du film une vive émotion, à laquelle il est très difficile de ne pas succomber. L’engagement politique d’une aristocrate, très loin d’avoir le droit de voter ou même d’exprimer une opinion politique, aux côtés du parti libéral des Whigs, ne constitue ici qu’une toile de fond permettant d’introduire le personnage du politicien Charles Grey, seul véritable amour de Georgiana. L’interruption de cette romance par le duc lui-même (flegmatique Ralph Fiennes) vient rappeler la femme à son rôle d’épouse et de mère, seule place à laquelle elle peut légitimement prétendre dans une société patriarcale. Contrairement à son époux, dont les conquêtes sont publiques, la femme doit renoncer à l’amour et au plaisir pour accepter une vie de souffrance et d’humiliation. En faisant de Georgiana une figure sacrificielle exemplaire, le film transforme le drame intime en tragédie féministe. Pourtant la modernité du personnage historique demeure trop souvent étouffée dans un étau mélodramatique contraignant. Au fil des scènes, la duchesse de Devonshire, figure publique progressiste, souvent controversée en son temps, autant critiquée qu’admirée, est réduite à un archétype romantique, noyée dans le drame privé. Le récit filmique se perd dans la tendance chick lit du heritage film, par un excès de délicatesse dangereusement proche de la sensiblerie. Si ses souffrances amoureuses peuvent aisément toucher un public féminin, Georgiana Spencer apparaît comme une figure charismatique au fort potentiel cinématographique, dont Saul Dibb ne propose qu’une représentation très partielle. On reconnaît aisément que les contraintes du septième art ne permettent pas de rendre compte en un seul film de la complexité de ce personnage engagé et résolument moderne, dont Amanda Foreman dévoilait les multiples facettes dans un épais roman biographique minutieusement documenté en 1998.

Mis à part son pouvoir lacrymogène indéniable, la grande qualité de The Duchess résiderait en fait dans sa démarche de révélation. En levant délicatement le voile sur une figure féminine marquante du XVIIIe siècle, aujourd’hui oubliée, Saul Dibb fait renaître la fascination qu’elle exerçait sur ses contemporains : il suscite notre curiosité pour cette femme si lointaine et si proche, dont on a envie de découvrir davantage toutes les aspérités à l’issue de la projection.

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