Accueil > Actualité ciné > Critique > The Immigrant mardi 26 novembre 2013

Critique The Immigrant

Froid comme l’amour, par Benoît Smith

Ce film sera diffusé le mercredi 14 décembre à 20:55 sur arte

The Immigrant

réalisé par James Gray

James Gray ne renonce pas à son goût pour la tragédie où les liens familiaux et amoureux enchaînent les personnages à une fatalité conflictuelle. Mais s’agit-il pour lui de faire surgir un ressenti sincère face à l’humain et au monde, ou simplement de resservir des marottes de conteur habile et un brin grisé par les motifs du genre ? La question, pas nouvelle (La nuit nous appartient), se pose de nouveau face au pourtant moins empesé The Immigrant. Enluminé dans une photographie invoquant la patine de la mémoire ancienne (joli travail de Darius Khondji), ce nouveau film nous emmène dans le New York des années 1920, porte d’entrée terriblement sélective de la terre d’asile américaine. Deux jeunes sœurs de Silésie, Ewa (Marion Cotillard) et Magda, sont contrôlées dans le redouté centre d’accueil d’Ellis Island. Présentant des symptômes suspects, Magda est mise en quarantaine et hors champ jusqu’à la fin du film, tandis qu’Ewa se voit accorder un sursis inespéré par la main tendue de Bruno Weiss (Joaquin Phoenix), ténébreux animateur de cabaret qui se révélera son bienfaiteur, son patron, son proxénète et enfin son amant (au grand dam des autres « filles »). Le lien familial se tendra à l’arrivée d’Emil dit Orlando le Magicien (Jeremy Renner), cousin de Bruno avec qui la notable différence de tempérament alimente une brouille durable, et qui ouvre pour Ewa des horizons moins sombres.

Des éléments familiers d’une tragédie réussie sont présents : un scénario habile – sans être envahissant – à rejouer les classiques dans un contexte riche (l’Amérique de l’entre-deux-guerres en plein essor, le cosmopolitisme new-yorkais, le rêve américain pour lequel on pourrait sacrifier soi-même et les autres) ; un filmage élégant et délicat oscillant entre académisme de la reconstitution exhibée et vraie inspiration picturale (comme l’ultime plan du film) ; des liens du sang et du désir amenant à des déchirements inévitables. Tout est bien en place, et pourtant on peine à mettre la main sur l’essentiel : une émotion qui supplanterait la réaction publique générique préconçue par l’auteur, une ouverture vers des éclats de vérité sur les individus en proie aux appels contradictoires du désir et de la société. D’où vient que malgré la couleur ocre qui prédomine à l’image, le drame qui se joue à l’écran se montre tiède, corseté, habité à demi seulement, surtout quand on le compare aux accents de justesse que Gray a su atteindre dans son précédent Two Lovers ? Sans doute le cinéaste handicape-t-il son film très tôt, en ne montrant qu’un intérêt superficiel pour le premier motif de déchirement, celui à même d’innerver tous les autres : le sacrifice. Ewa, séparée de sa sœur, devra payer de sa personne, de sa chair et de ses racines pour la retrouver et surmonter cette iniquité. Or cette meurtrissure essentielle, faite de conflit entre reniement et tension vers un objectif, se trouve comme étouffée – par la direction d’acteur un peu rigide imposée à Marion Cotillard figée en un bloc de dureté dans l’épreuve, mais surtout par l’appui excessif de Gray sur un scénario qui, après avoir sagement posé cette base sacrificielle, s’en va dérouler tout aussi sagement les autres pièces du récit, les motifs tragiques récurrents du cinéaste (le poids du passif familial, les amours compliquées, etc.). Tout est bien en place, oui, mais tout semble tenir plus au savoir-faire bien rodé de Gray qu’à la circulation d’inquiétudes véritables.

The Immigrant n’est pourtant pas une coquille tout à fait vide. Dans la confrontation-cohabitation entre Ewa l’endurcie et Bruno son bourreau montrant une étonnante fragilité, entre une Cotillard rentrée et un Phoenix fiévreux (et qui domine largement la distribution), Gray ne réussit pas vraiment le portrait d’une victime et de son exploiteur, mais celui de deux survivants forcés – par leurs instincts respectifs, par la loi de la jungle capitaliste qui régit jusqu’aux bas-fonds – à marcher côte à côte alors que chacun trouve dans l’autre des motifs de dégoût de soi-même. Finalement, le déchirement qui se fait le plus sentir dans The Immigrant est celui qui perturbe le travail du cinéaste, entre une réelle envie de raconter des personnages, leurs tourments, leurs difficultés à être ensemble, et une trop grande confiance dans la solidité du savoir-faire et des références mis en œuvre à cet effet.

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