Accueil > Actualité ciné > Critique > The Neon Demon mardi 7 juin 2016

Critique The Neon Demon

© Koch Media

Diamant noir, par Josué Morel

The Neon Demon

réalisé par Nicolas Winding Refn

On l’a dit lors de la découverte du film à Cannes, rien, ou presque, ne nous avait préparé dans la carrière de Nicolas Winding Refn à un film aussi tortueux, inégal et passionnant que The Neon Demon. Car si Only God Forgives, avec ses jeux d’ombres splendides et son montage au rasoir, avait certes laissé entrevoir un horizon nouveau pour le réalisateur danois, le film, par sa rétention mutique, ne parvenait pas complément à convaincre et s’emprisonnait dans une stratégie formelle (double-fond du fétichisme visuel délirant : la plongée mentale dans l’inconscient d’un impuissant) qui balisait son beau potentiel. The Neon Demon, à l’inverse, est un film d’explosions : explosions des désirs, explosions plastiques, explosion du récit. L’origine de la déflagration, c’est Jesse (Elle Fanning), une orpheline d’à peine seize ans qui débarque à Los Angeles pour devenir mannequin. Dans cet univers où les néons et les palmiers se superposent en un même panorama aux allures de mirage, son naturel et sa beauté virginale font d’elle une gracieuse anomalie et l’égérie montante du milieu de la mode de la Cité des Anges. De la même façon que la gamine détraque ce microcosme par son étrangeté enfantine, Fanning dynamite le cinéma de Refn, qui enroule ici ses obsessions d’esthète autour du corps et du visage de la jeune femme. C’est la plus belle partie du film, ce que Refn a fait de mieux à ce jour : ce corps à la fois encore pur et déjà sexualisé devient une toile blanche sur laquelle se cristallisent non seulement les désirs (d’hommes et de femmes), mais aussi des couleurs et lumières qui recouvrent et bombardent sa peau immaculée. Si bien que l’effervescence plastique de The Neon Demon puise moins, comme on pourrait le croire, son inspiration chez Argento et Bava (ouvertement convoqués) que dans les expérimentations chromatiques de Clouzot sur L’Enfer. Jesse devient alors deux choses, d’une part « un diamant dans un océan de verre » qui révèle et exacerbe les perversions de ceux qui la contemplent, une pure surface de projection (cf. les deux premières apparitions de Jesse à l’écran, d’abord dans l’œil d’un photographe, puis dans un miroir), et de l’autre un être dont l’anatomie, la personnalité et le comportement fluctuent selon qui se trouve en sa présence. Elle est mutante au royaume des mutantes, précisément parce que son corps encore juvénile peut se plier au regard et à l’imagination, là où ses concurrentes interchangeables accumulent les retouches de bistouri pour émerger de la masse. Le fétichisme, on y revient, devient dès lors un enjeu de mise en scène plus que le moteur de l’avalanche esthétique que Refn, hanté par les fantômes et les monolithes de 2001, a toujours cherché à faire abattre sur son spectateur. Le monolithe, ici, c’est Elle Fanning.

La beauté réingurgitée

Cette pluralité des formes qui s’éveillent en présence de la jeune fille trouve son incarnation la plus séminale dans ce mystérieux triangle lumineux (triangle que forme, aussi, une trinité de femmes au rôle déterminant dans l’intrigue) au contact duquel se défragmente la top-model en herbe. La scène, autour de laquelle se noue un récit filandreux, s’affirme comme le point d’incandescence du film, qui fait alors véritablement de Jesse une femme-diamant, et marque ainsi la dislocation de son image, partagée en deux identités : l’une vierge, candide, sur qui se projette avec une violence sexuelle énorme une suite de fantasmes rejetés (pédophiles, lesbiens, meurtriers, nécrophiles, esthétiques et même culinaires), et une autre, prédatrice passive, qui joue de cette habilité à faire naître le désir. Cette dissociation dit aussi en creux l’horizon secret du film : moins un récit sur la perversion de la jeunesse, célébrée puis ravalée par la faune noire de Los Angeles, il raconte surtout en sous-main la transformation d’une beauté pure (virginale, unique, naturelle) en une beauté post-moderne (altérée, partagée, recrachée). Avec l’avalanche de mauvais goût qui déferle dans la deuxième partie du film (cause probable de son rejet par la critique et le public cannois), Refn va au bout de son idée, quitte à dilater à l’extrême les séquences, par le truchement du cannibalisme et d’une scène où les deux faces de Jesse se réincarnent chacune en deux mannequins. Le film se referme alors sur une ultime boutade gustative qui dit bien sa trajectoire, celle d’un film qui met en scène, jusqu’à la nausée, le devenir impur et postmoderne de la beauté. Le corps qui quitte le dernier plan du film n’est alors plus tout à fait humain : c’est celui d’une hybride, fruit des désirs foutraques que le film charrie en son sein.

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