Accueil > Actualité ciné > Critique > The Palm Beach Story mardi 12 décembre 2006

Critique The Palm Beach Story

Chéri, laisse-moi faire, par Ophélie Wiel

The Palm Beach Story

réalisé par Preston Sturges

Preston Sturges est moins connu qu’Ernst Lubitsch, George Cukor ou Howard Hawks, mais il fut aussi en son temps l’un des maîtres, au scénario comme à la mise en scène, de la comédie de remariage hollywoodienne. Des bourdes grotesques d’Henry Fonda éperdu d’amour pour l’aventurière Barbara Stanwyck dans The Lady Eve aux rêves hilarants de Rex Harrison imaginant le meurtre de sa femme adultère dans Infidèlement vôtre, il sut user de toutes les possibilités du travestissement, du mensonge et du quiproquo avec un sens inné du burlesque et du mot d’esprit. Dans le brillant The Palm Beach Story, il prouve que ce seront toujours les dames qui porteront la culotte.

Ce que l’on remarque tout de suite chez Preston Sturges, c’est l’importance du générique. Plutôt que de se contenter de simples cartons déroulant les noms de ses collaborateurs, il innove à chaque fois. En 1941, dans The Lady Eve, un serpent rampait entre les lettres, jusqu’à se coincer dans le « O » de « Preston », et l’emporter avec lui. Le générique de The Palm Beach Story est sans doute l’un des plus drôles et des plus créatifs de l’histoire du cinéma. Il se construit en une succession de saynètes très courtes, qui s’achèvent toutes avec un arrêt sur images : une servante est au téléphone, elle hurle puis s’évanouit ; une femme avec un bâillon sur la bouche tente de s’échapper de la pièce où elle est enfermée ; retour sur la servante qui court dans une pièce et s’évanouit de nouveau à la vue d’une femme en robe de mariée ; fuite de la femme ; nouveau retour sur la servante, qui voit les pieds de la femme bâillonnée sortir d’une porte... et s’évanouit de nouveau. Et ainsi de suite jusqu’à la scène de mariage entre la femme en robe de mariée (Claudette Colbert) et son fiancé (Joel McCrea). Il semble ainsi qu’en une minute de générique, tout le film se soit déroulé en accéléré devant nos yeux. Mais un carton vient nous rassurer : « Et ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours. Enfin... Vraiment ? » Le film vient bien seulement de commencer, et Preston Sturges nous indique ainsi, à sa manière, que ce qui l’intéresse, ce n’est pas ce qui se passe avant le mariage, mais après. The Palm Beach Story s’inscrit donc parfaitement dans le genre de la comédie de remariage où un homme et une femme qui ne peuvent plus se supporter et décident de se séparer, vont ensuite tout faire pour se réconcilier, engendrant nombre de mésaventures...

C’est ce qui arrive à Geraldine (Claudette Colbert, pétillante) et Tom (Joel McCrea). Après cinq ans de bonheur rempli de nuages, Geraldine ne peut plus supporter la vie misérable qu’elle mène avec Tom. La passion ne lui suffit plus : elle veut du luxe, et décide donc de quitter Tom pour mener une vie d’aventurière auprès de riches milliardaires. Dans son voyage vers le divorce, elle rencontre John D. Hackensacker III, richissime et célibataire (interprété par le chanteur de charme Rudy Vallee), qui entend lui offrir tout ce qu’elle souhaite. Mais Tom la retrouve, et pour ne pas contrarier ses plans, Geraldine le fait passer pour son frère, dont tombe immédiatement amoureuse l’excentrique sœur de John, la princesse Centimilia (Mary Astor, dans un rôle très éloigné du Faucon maltais...). Riche d’un scénario propice à toutes les extravagances, The Palm Beach Story est un concentré de ce que la comédie de remariage fait de mieux, à l’instar de La Huitième Femme de Barbe-Bleue de Lubitsch : courses-poursuites dans des décors luxueux (même pauvres, les héroïnes de la comédie américaine sont toujours vêtues de robes à couper le souffle et vivent dans des palaces), personnages secondaires loufoques, répliques à double sens et sous-entendus sexuels pour contrarier la censure...

Mais dans The Palm Beach Story, la guerre des sexes n’aboutit pas, comme dans la plupart des comédies américaines (Indiscrétions, New York-Miami ou Cette sacrée vérité pour ne citer qu’elles) à un ex-aequo rassurant. Ici, c’est la femme, à la manière d’une Marilyn dans Les hommes préfèrent les blondes, qui mène la danse devant des hommes hypnotisés au point de devenir stupides. Le premier à souffrir de cette fascination annihilante est bien sûr le cher et tendre époux, qui non seulement ne parvient pas à assurer suffisamment dans la chambre à coucher pour que sa femme change d’avis, mais continue à se rendre ridicule en la poursuivant à moitié nu dans leur immeuble, en se vautrant lamentablement dans les escaliers puis en se créant des ennemis parmi tous ses adjuvants potentiels : chauffeurs de taxi, policiers et contrôleurs de train... Les autres membres de la gent masculine ne sont pas plus reluisants. Les milliardaires qui permettent à Geraldine de monter dans un train sans ticket chantent comme des casseroles, passent leur temps à boire et finissent par détruire un wagon en tirant sur des oiseaux imaginaires. John D. Hackensacker, lui, est un pigeon idéal : coincé, vieux garçon, avare au point de voyager en seconde classe, il est à la recherche de la femme idéale pour laquelle dépenser "intelligemment" tous ses millions, même si celle-ci lui a brisé trois paires de lunettes en marchant dessus. Même son discours féministe, mélangé à des remarques patriotiques totalement hors de propos, ne lui fait pas honneur. Nul doute que Geraldine n’aura aucun mal à le convaincre de tout et n’importe quoi, et surtout de renoncer à elle tout en aidant l’homme qu’elle aime... Ainsi, même dans ses moments de faiblesse, purement liés à l’attirance physique qu’elle éprouve pour Tom, Geraldine n’oublie jamais d’assurer ses arrières. Et c’est seulement quand elle aura convaincu son faible mari de toujours lui donner raison que la femme acceptera de retomber définitivement dans ses bras...

Au bout d’une heure et demie de film, emporté par le brio de la mise en scène, le spectateur finit par oublier la question qui le taraudait depuis le générique : qui était cette femme bâillonnée, celle qui essayait désespérément de sortir, alors que, dans la pièce d’à côté, une autre femme en robe de mariée avait tant effrayé sa femme de chambre ? Alors, saura, saura pas ? Laissons à Preston Sturges le plaisir de le révéler dans un plan final absolument délicieux...

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