Accueil > Actualité ciné > Critique > The We and the I mardi 11 septembre 2012

Critique The We and the I

La règle du je, par Fabien Reyre

The We and the I

réalisé par Michel Gondry

C’est quoi, être jeune ? À cette question impossible, Michel Gondry apporte la meilleure réponse qui soit : être jeune, c’est être un et plusieurs, c’est se réinventer en permanence, c’est être insaisissable. The We and the I poursuit un travail amorcé avec Block Party et développé partiellement dans Soyez sympas, rembobinez : immersion totale dans l’Amérique cool versant hip-hop old school, où les modes d’expression (musique, cinéma, vidéo, SMS) varient et mutent sans arrêt mais convergent vers un seul et même point, la communauté. Léger en apparence, The We and the I se cache derrière ses faux airs de teen movie malin pour mieux émouvoir : un beau et grand petit film.

Dès les premières minutes, The We and the I rappelle les premières heures de Spike Lee et l’un de ses films les moins connus, qui aurait pu prêter son titre à celui-ci : Get on the Bus. La cloche a sonné, ça signifie que la rue est à eux. Que la joie vienne ? Rien n’est moins sûr : eux, ce sont les adolescents d’un lycée du Bronx qui viennent de terminer leur année scolaire et montent dans le bus qui les ramènera chez eux pour la dernière fois avant les vacances d’été. Brouhaha, chahut, vannes : l’ambiance se veut décontractée mais charrie son lot d’angoisses et de rancœurs. Une jeune fille qui avait mystérieusement disparu depuis plusieurs semaines refait surface, inexplicablement affublée d’une perruque. Une autre, obsédée par l’organisation de sa soirée d’anniversaire, se gratte la peau pour conjurer le stress. Les mecs les plus grandes gueules se révèlent plus sensibles qu’il n’y paraît, et les filles les plus fleurs bleues sont moins tartes que l’on pourrait s’y attendre... Il y a longtemps que le cinéma et la télévision, friands de personnages adolescents, ont su dépasser les vieux stéréotypes pour brosser des portraits complexes d’adultes en devenir. The We and the I va un peu plus loin. Le vernis documentaire n’occulte pas la fiction : plus vrais que nature, les lycéens n’en sont pas moins des personnages éminemment romanesques, tous porteurs de secrets que Michel Gondry révèle sans effets, au gré des arrêts marqués par le bus. Chaque personnage porte le prénom du comédien qui l’incarne, le film entier semble constitué de longs moments d’improvisation et pourtant, la fiction est partout : écrit à six mains, le scénario disparaît derrière la mise en scène incroyablement vivante du cinéaste.

Bus Party

Quasiment intégralement filmé dans un bus, The We and the I n’étouffe jamais : la caméra virevolte de personnages à d’autres, qui de toute façon ne tiennent jamais en place, toujours occupés à aller se bousculer, se chamailler, se séduire, parfois se détruire. Ce que filme Gondry, c’est une micro-société en mouvement, une communauté littéralement en route vers un avenir incertain, entièrement contenue dans cet espace neutre et à construire, à définir, à s’approprier. Le film déborde de l’énergie de ses personnages et de son cinéaste, dont la passion pour les cultures urbaines (hip-hop, arts graphiques, mode...) n’a jamais été aussi bien employée : moins opportuniste que dans Block Party, moins gadget que dans Soyez sympas, rembobinez, elle est ici parfaitement cohérente avec son sujet. Mais ce qui touche une fois de plus chez Gondry, c’est ce regard si juste, si peu condescendant sur une génération et une culture si éloignées de lui. C’est dans la rupture déchirante d’un couple d’ados gays, dont l’effroyable maturité déchire le cœur ; c’est dans les rêves d’un grand dadais aux traits d’Apollon qui, après avoir tourmenté la moitié des passagers du bus, baisse la garde devant un type qu’il a ignoré toute l’année. L’humilité artisanale de Gondry a souvent agacé ses détracteurs, mais elle fait ici et plus que jamais sa force : avec trois fois rien, le réalisateur met en scène un monde qui n’existe déjà plus, une jeunesse qui a déjà du plomb dans l’aile et apprend, le temps d’un trajet en bus qui passe de la fin d’une époque au début d’une autre, que la vie peut charrier son lot de tragédies. On ne l’avait pas vu venir, et pourtant, Michel Gondry signe ici son plus beau film.

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