Accueil > Actualité ciné > Critique > The Whole Gritty City mardi 3 mai 2016

Critique The Whole Gritty City

© RV Distribution

L’arche dénouée, par Damien Bonelli

The Whole Gritty City

À La Nouvelle-Orléans, avant même la religion ou le sport, la musique noire est le principe organisateur de toutes choses. Plus exactement, elle y est une extension du domaine religieux, dont elle canalise et exalte la transcendance dans un geste à la fois libérateur et structurant – aux confins du sacré et du profane. Cette fonction, également esthétique et politique, a pris une dimension nouvelle au lendemain du passage de l’ouragan Katrina. Enjeu que Treme, l’excellente série de David Simon, avait déjà parfaitement cerné en se mettant à l’écoute d’une ville émergeant du désastre au son des marching bands qui rythment cérémonies et rituels : mariages et funérailles, parades et carnavals, avec, en point d’orgue, la folle procession de Mardi-Gras. C’est précisément par des obsèques que débute The Whole Gritty City, un documentaire qui recoupe en plusieurs points la fiction de Simon, notamment lors d’un incident tragique qui endeuille leurs communautés respectives. Elles sont les mêmes, à ceci près que les Blancs sont aimablement tenus hors-champ de cette histoire strictement afro-américaine, un peu à l’image de ces badauds que la police, les jours de festivités, retient derrière les barrières de sécurité.

Cécité lacustre

La réussite de The Whole Gritty City tient à la souplesse de son hypothèse de départ. S’il s’était initialement donné pour objectif de suivre les préparatifs de trois fanfares scolaires en vue de Mardi-Gras, le film de Richard Barber et d’Andre Lambertson s’autorise très vite à bifurquer au gré des singularités rencontrées sur le tournage (qui s’est déroulé entre 2007 et 2010). Alternant focales longues et courtes, photo de classe et portraits individuels, le montage révèle assez rapidement la trame à l’œuvre sous l’accumulation des rushes : mettre à l’unisson des voix dissonantes, égarées dans la cacophonie post-Katrina. L’héroïsme des éducateurs consiste ici autant à faire le travail des pouvoirs publics démissionnaires que celui des pères absents, en galvanisant leurs troupes à grand renfort de sermons vibrant aussi d’échos militaires. Souvent issus de foyers monoparentaux, les collégiens auxquels ils s’adressent remettent alors en mémoire les lycéens d’une autre série également ancrée dans le Sud profond, Friday Night Lights, venus chercher auprès d’un coach charismatique – et sur un terrain de foot – estime de soi et sens du collectif.

Street Cred

Ce n’est pas seulement le temps des répétitions que l’attrait de la rue se fait soudain plus lointain ; la musique elle-même est un sanctuaire qu’il est possible de réactiver une fois à son domicile. Dans un quartier où la pratique instrumentale s’apparente à la levée symbolique d’un bouclier, la survie semble ne tenir qu’à une note. Celle qu’on joue dans l’espoir de conjurer un destin fatal, celui par exemple du fondateur de l’un des orchestres, tombé au champ de bataille de l’Amérique des minorités de la plus absurde des façons (il a été confondu avec son beau-fils). À mesure que les deux cinéastes s’efforcent d’y coller, le réel s’efface donc au profit d’un territoire puissamment fictionnel. Si l’on est reconnaissant à ce storytelling de ne jamais omettre la prodigieuse abnégation des uns et des autres (combien de films sur la musique à survoler la notion d’apprentissage ?), on regrette des maladresses stylistiques trahissant un parcours de reporters télé, comme ce léger ralenti qui engourdit la caméra à chaque fois qu’elle s’aventure en terrain hostile (ou, pour le dire autrement, à l’angle de la rue). La même caméra qui, à vouloir rester centrée sur le visage de ses interlocuteurs le temps des entretiens, renonce à s’approprier l’imaginaire néo-orléanais, manifestement soucieuse d’authenticité. Peu avare en belles tranches d’humanité poignantes, la chair des images aurait sans doute gagné à être davantage dégrossie. Cette matière un peu top brute n’empêche nullement The Whole Gritty City de montrer comment la cohésion sociale devient le Graal d’un nouvel idéal chevaleresque, où le plomb des balles se serait transformé en cuivres. Tant qu’il se perpétuera, la brass music, assurément, aura de belles nuits devant elle.

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