Accueil > Actualité ciné > Critique > Toi, moi, les autres mardi 22 février 2011

Critique Toi, moi, les autres

Tout le monde, il est beau, par Clément Graminiès

Toi, moi, les autres

réalisé par Audrey Estrougo

Quatre ans après Regarde-moi, un premier film modeste mais très prometteur, la jeune réalisatrice Audrey Estrougo se voit confier un projet nettement plus ambitieux : une comédie musicale dont le propos se voudrait social et politique, tout en s’adjoignant un répertoire de chansons populaires. Le résultat n’est pas vraiment convaincant : si les scènes chantées et dansées ne sont pas les plus déplaisantes, la portée sociale et politique pâtit clairement d’un gros problème d’écriture, privant l’ensemble d’un manque de cohérence et d’équilibre.

Leïla (Leïla Bekhti) est une jeune beurette qui vit dans un quartier populaire de Paris où tout le monde semble vivre en harmonie. Le petit théâtre de sa vie se résume essentiellement à un salon de coiffure afro où ses copines black et son pote homo beur rivalisent d’exubérance. À la maison, la jeune femme fait la fierté des siens – surtout son père – en s’apprêtant à décrocher son master de droit. Mais voilà que tout bascule lorsqu’elle rencontre Gabriel (Benjamin Siksou), petit bourgeois du 16e arrondissement qui, après une soirée de beuverie dans un casino huppé de la capitale, renverse son petit frère. Alors que tout les oppose sur le plan social, les deux vont tomber amoureux l’un de l’autre, poussant même le jeune homme à remettre en question son mariage imminent avec la rigide Alexandra (Cécile Cassel). Tels des Roméo et Juliette des temps modernes, les deux tourtereaux vont subir l’opprobre de leurs familles et amis respectifs. Et comme rien n’est jamais simple, Tina, qui a veillé sur Leïla depuis le décès de sa mère, est menacée d’expulsion alors que Gabriel est à l’exact opposé de cette réalité : il a pour père un influent préfet de police mais celui-ci ne voit sur les cas d’expulsion que des numéros de dossier.

Si le film n’était pas réalisé par Audrey Estrougo, jeune réalisatrice prometteuse qui avait étonné par sa maturité en sortant à seulement 24 ans son premier long-métrage, on pourrait croire sur le papier à un épisode de Plus belle la vie : ici, le discours politique sur la situation des sans-papiers relève plus de l’artifice scénaristique car jamais les dialogues ne sortent du sentier très balisé d’un discours bien-pensant et aucun véritable enjeu n’est posé. Que les esprits apolitiques se rassurent : le film ne jette pas le moindre pavé dans la marre de notre ministère de l’Intérieur et se contente de cumuler les poncifs les plus éculés – et devenus bien malheureusement terriblement banals – sur l’inhumanité d’une administration à traiter les cas humains. Évidemment, certains diront que la comédie musicale était peut-être le dernier genre à approcher pour traiter de questions de société puisque la réalité y est souvent travestie. Si l’on peut concéder qu’il est difficile d’imaginer les frères Dardenne s’essayant à l’exercice, il n’est pourtant pas totalement incongru d’associer le genre à ce discours progressiste et humaniste. En 1997, Ducastel et Martineau osaient une comédie musicale sur la question du Sida sur fond de militantisme (le très beau Jeanne et le garçon formidable). Et bien avant eux encore, l’inégalable Jacques Demy n’était pas qu’un doux rêveur vivant en totale autarcie dans son cinéma enchanté : des Parapluies de Cherbourg (1964) à Une chambre en ville (1981), on y abordait la question de la guerre d’Algérie ou des conflits sociaux sans jamais porter préjudice à la forme, bien au contraire !

Du coup, on se demande pourquoi la réalisatrice s’est embarquée dans ce projet de comédie musicale où elle ne parvient jamais à faire passer la moindre idée de conscience citoyenne. Évidemment, le répertoire de chansons choisies va de la variété mitterrandienne (Un autre monde de Téléphone, Sauver l’amour de Daniel Balavoine) à celle qui s’est gentiment positionnée contre l’extrême-droite galopante (Tout le monde de Zazie), comme pour mieux marquer l’identité du film, quitte à faire de la peine à Jean-Marie. Les passages chantés sont honnêtement menés, même si la caméra se fait parfois plus qu’hésitante. Le dynamisme de l’ensemble repose davantage sur l’implication des interprètes (dont Leïla Bekhti, déjà épatante dans Tout ce qui brille), ce qui permet aux tableaux de s’enchaîner sans déplaisir. Mais ces scènes se positionnent plus en interludes d’un scénario très mal écrit et ne font que souligner l’absence de cohérence de l’ensemble. Peut-être consciente de son incapacité à donner à ce film musical une portée véritablement politique, Audrey Estrougo conclut son film en se rabattant in-extremis sur des images d’archive de manifestations en faveur des sans-papiers réprimées dans la brutalité. Véritable aveu d’échec, ce choix de montage démontre finalement que la réalisatrice n’a jamais cru au pouvoir d’une fiction construite sur l’artifice pour sensibiliser son public à un véritable sujet de fond. Il est donc indispensable de réviser ses classiques.

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