Tom of Finland
© Josef Persson
Tom of Finland
    • Tom of Finland
    • Finlande, Danemark, Allemagne, Suède, États-Unis
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Dome Karukoski
  • Scénario : Aleksi Bardy, Dome Karukoski
  • Image : Lasse Frank
  • Décors : Christian Olander
  • Costumes : Anna Vilppunen
  • Son : Niklas Skarp, Christian Holm
  • Montage : Harri Ylönen
  • Musique : Hildur Guðnadóttir, Lasse Enersen
  • Producteur(s) : Aleksi Bardy, Miaa Haavisto, Annika Sucksdorff
  • Interprétation : Pekka Strang (Touko alias Tom), Lauri Tilkanen (Veli), Jessica Grabowsky (Kaija), Taisto Oksanen (Alijoki), Seumas Sargent (Doug), Jakob Oftebro (Jack), Niklas Hogner (Kake), Kari Hietalahti (Sahlin)...
  • Distributeur : Rezo Films
  • Date de sortie : 19 juillet 2017
  • Durée : 1h56

Tom of Finland

réalisé par Dome Karukoski

De l’ombre à la lumière

Des hommes musclés, des sexes fièrement érigés, des tenues en cuir, de motards, de policiers, de fermiers, d’aviateurs, des attitudes viriles et sexuelles… nous avons certainement tous déjà croisé les dessins de celui qui fut surnommé « Tom of Finland » sans mettre un nom ou un visage sur son auteur. Cette réalisation remédie à cette injustice, étonnante alors que ses dessins ont largement influencé de nombreux artistes, des Village People aux créateurs de mode, et contribué à la fabrication de véritables icônes.

En dépoussiérant l’anonymat de son auteur, le film se laisse également appréhender par une suite de contrastes, de décalages, comme s’il jouait sans cesse sur la variation de tableaux. Avant de devenir un illustre porte-parole de la communauté gay grâce à ses multiples dessins, Touko Laksonnen – ce fameux « Tom of Finland » – était un officier de la Seconde Guerre mondiale, soldat héroïque le jour et homme anonyme la nuit, habitué des parcs et des plaisirs discrets. De retour chez lui à Helsinki, Laksonnen se contraint à une vie plus rangée en cohabitant avec sa sœur Kaija, qui lui trouve un poste de publicitaire. Malgré ses efforts, le souvenir d’un bel officier russe -tué dans sa tenue de parachutiste- lui insuffle le goût pour les matières, le cuir, et l’envie de dessiner des corps masculins, érotiques, lui permettant de transcender les interdits de l’époque, l’homosexualité étant alors réprimandée en Finlande.

Anti-classicisme

Par la surabondance d’une musique fleuve, l’élégance de la photographie et de la mise en scène, l’on pourrait croire que le biopic de Dome Karukoski se présente avec les avatars d’une œuvre romanesque, car son mouvement est linéaire et appuie parfois à gros coups de crayon sur certains traits du personnage (l’engagement, l’esprit combatif). Pourtant, l’ingéniosité du film consiste à faire sauter cette enveloppe classique du biopic, comme pour mieux rappeler le spectateur à des éléments concrets, souvent drôles, d’un processus original de fiction. Rompant avec cette allure de sobriété, l’orgasme d’une rencontre nocturne est évoqué par une compilation de scènes d’assaut, de détonation, de missiles, tandis que dans une autre scène, deux jeunes hommes se draguent par des dessins sexuels.

I Love You Phillip Morris, qui s’inspirait d’un célèbre escroc américain, avait recours à des astuces visuelles similaires (un sexe masculin dessiné dans les nuages, que seul voyait le personnage principal), permettant d’inclure le spectateur dans un jeu de références et de pistes multiples. Cette réalisation partage un processus similaire, moins irrévérencieux et plus kitsch, comme lorsqu’il s’agit de suggérer la disparition prématurée de Nilpa, le compagnon de Tom. Le film alterne entre humour et mélancolie, restituant une époque criblée par la répression homosexuelle, à contre-courant des efforts de Tom pour célébrer une sexualité gay heureuse, épanouie. Cette balance offre au film une prise de distance vis-à-vis du genre, ainsi qu’un regard attachant sur le processus de création de Tom.

Fantasme et création

L’épisode californien, durant lequel le personnage est convié par des fans à observer son influence outre-Atlantique, explore même plus loin les limites de ce processus de création. À travers la vitre d’un véhicule, Tom observe des hommes hypermusclés, des couples s’affichant sans gêne… la scène, dans une photographie édulcorée qui tranche avec le début du film, cache pourtant comme une ambiguïté malheureuse : Tom se voit dépossédé de son fantasme, matérialisé physiquement en chair et en os, tant par les corps en présence que par ce qu’ils font (se balader main dans la main, libres). En questionnant la longévité du souffle créatif, le film dépasse son statut de simple biopic : peut-on continuer à inventer, lorsque l’on a été privé des recettes de son succès ? lorsque son fantasme est incarné ? lorsque l’on est accusé de participer à la propagation du Sida ? Dans la manière de relier le militantisme à l’acte de création, Tom of Finland rend un bel hommage à cette figure passionnante et encore trop méconnue de l’histoire.