Accueil > Actualité ciné > Critique > Tout, tout de suite mardi 10 mai 2016

Critique Tout, tout de suite

© Céline Nieszawer

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, par Nicolas Journet

Tout, tout de suite

réalisé par Richard Berry

24 jours, la vérité sur l’affaire Ilan Halimi d’Alexandre Arcady, qui traite du même fait divers, a laissé un mauvais souvenir. Du fait d’un sentimentalisme appuyé, d’une distorsion du réel pour que la fiction corresponde à la grille de lecture choisie, le film – tendancieux – avait créé la polémique.

Tout, tout de suite adopte un point de vue inverse, son scénario se concentrant davantage sur Youssouf Fofana et son « gang des barbares » que sur la famille d’Ilan Halimi. Pour son sixième long-métrage, Richard Berry va puiser ses références du côté de L’Appât. Comme le film de Bertrand Tavernier, il est en effet l’adaptation d’un roman de Morgan Sportès. Ce dernier ayant participé à l’écriture de Tout, tout de suite, son style si particulier, mélange de rigueur sur le compte-rendu des faits (les dialogues s’appuient sur les déclarations des intéressés notifiées dans les procès-verbaux) et de subjectivité assumée dans le portrait sociologique dressé d’une jeunesse en pleine déréliction, démontre une nouvelle fois son efficacité sur grand écran.

En équilibre

De Richard Berry cinéaste, on se rappelle l’honnête Moi César 10 ans ½, 1m39, mais aussi des polars lourdingues (L’Immortel, La Boîte noire) et des petites comédies border-misogynes (Nos femmes, L’Art (délicat) de la séduction). Tout, tout de suite porte quelques stigmates de ce manque de finesse. Le plus bel exemple en est cette étrange idée de passer en noir et blanc les flashbacks des interrogatoires des kidnappeurs. Superflu, maladroit, le dispositif censé sans doute accroître la lisibilité d’un récit tout en chassés-croisés donne au contraire un aspect chichiteux à un film qui aurait tout à fait supporté une complète unicité formelle.

Malgré des défauts, donc, Tout, tout de suite surprend par le recul porté sur cette affaire désormais connue de tous. Le film – mature – maintient un bon équilibre entre ses différents pôles narratifs. Il ne tombe pas dans la fascination du mal en faisant de Youssouf Fofana et ses acolytes des antihéros à l’attraction morbide. Il se place à leur niveau, les humanise, ne les décrit pas comme des monstres ou des « barbares » mais comme des médiocres entraînés vers l’abîme par un psychopathe antisémite et avide d’argent facile (remarquable Steve Achiepo). De l’autre côté du spectre, même si détachées du cœur nerveux du long-métrage, les victimes ne sont pas sacrifiées au passage. Le fait que Richard Berry incarne le père d’Ilan Halimi, un petit rôle, mais compliqué car tout en souffrance mal contenue, marque la volonté d’assumer pleinement un film qui semble particulièrement lui tenir à cœur vu sa participation à tous les niveaux du projet (il a lui-même cadré certaines séquences).

Mal élevé

À la mise en scène, peut-être du fait de cette totale implication, il y a un côté mal élevé qui séduit. Avec une caméra portée souvent à l’épaule et des travellings filmés à l’arrache, le rendu est parfois hésitant, mais a le mérite de donner du mouvement à l’ensemble. Mal élevé, Tout, tout de suite l’est également dans ce qu’il induit en creux par son montage alterné. Richard Berry met en lumière ce qui dans ce fait divers avait été rarement présenté de front : le comportement contestable des forces de police. Par petites touches suggestives, il montre leur incapacité à intégrer la logique déviante de Youssouf Fofana, à vouloir traiter cette affaire autrement que comme ils ont l’habitude de faire. Au contraire, bien malgré eux, leur attitude de défi active les névroses du meneur, les porte à ébullition, lui qui conçoit le monde comme un pur et simple rapport de forces.

En recherchant à tendre vers l’objectivité, en se refusant de choisir un camp ou de sombrer dans le sensationnalisme (les scènes les plus dures de torture sont hors-champ), le film décrit de manière crédible l’engrenage qui se met en place jusqu’au dénouement tragique. S’appuyant sur le fait divers comme une métaphore, il nous tend un miroir peu reluisant sur toute une société malade, percluse de frustration, de haine de soi et de petites lâchetés. Richard Berry insiste ainsi de façon intelligente sur les dérisoires gestes de réconfort de certains geôliers pour leur victime (une couverture placée sur les épaules, un petit mot sympathique…). L’épilogue narrant la découverte du corps d’Ilan Halimi par une automobiliste qui préfère ne pas s’arrêter pour lui prêter secours – afin ne pas être en retard à son travail – est à la fois la cinglante conclusion et le meilleur résumé de la démarche poursuivie.

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