Accueil > Actualité ciné > Critique > Triple 9 mardi 15 mars 2016

Critique Triple 9

Le dernier des visages pâles, par Adrien Dénouette

Triple 9

réalisé par John Hillcoat

Capable de cheminer du « pas si top » de The Proposition au « vraiment pas top » de La Route et Des hommes sans loi, c’est peu dire qu’on n’attendait pas grand-chose de l’incursion de John Hillcoat sur le plancher glissant du thriller contemporain. C’était difficile de tomber plus bas, et Triple 9, fort de ce maigre avantage, profite crânement de son statut d’outsider printanier pour faire remonter l’Australien dans notre estime. Bonne surprise relative, donc, pour cette histoire de complot chez les brigades antigang d’Atlanta, qui a en outre le mérite de dissiper, après le dernier four d’Andrew Dominik (Cogan – Killing Them Softly, boursouflé mais pas inintéressant), la lose entourant cette mini-génération de Melbourne venue faire du pied à Hollywood – complétée par David Michôd, dont on attend le prochain War Machine. Si les transfuges océaniens s’amusent désormais à ausculter l’Amérique de l’intérieur, les films de cette petite clique demeurent pour l’heure assez anecdotiques. À cette aune, et malgré un goût prononcé pour le western crépusculaire et les fresques déclinistes, la question de la place et de l’apport d’Hillcoat au cinéma d’auteur américain restait jusqu’ici grande ouverte.

Atlanta vice-city

S’il ne relève pas la barre au point de faire jeu égal avec les modèles du polar tête-brûlée (on pense un peu au Police fédérale L.A. de Friedkin), Triple 9 a au moins le mérite de diluer les vaticinations habituelles du cinéaste dans une vision de la déréliction plutôt remarquable. Cette histoire de blanc-bec débarquant dans une brigade corrompue n’invente pourtant pas grand-chose, mais l’idée affichée de faire de la police d’Atlanta un gang comme un autre suffit à sublimer la modestie de son pitch. En résumé : aux États-Unis, le code « triple nine » permettrait de mobiliser, lorsqu’un policier est à terre, toutes les brigades d’une ville pour que justice soit faite. Si le scénario présente beaucoup de faiblesses, notamment dans l’esquisse des différentes communautés représentées, on comprend aisément ce qui, dans cette grosse battue suspendant provisoirement toutes les lois d’une métropole, a pu plaire à Hillcoat : le tableau grandiose, et clef en main, du chaos dans une Amérique de poche.

C’est pourquoi on ne s’étonne pas de découvrir que l’histoire avait été écrite pour L.A., jugée finalement trop étale pour l’argument du récit. Restait, dès lors, à trouver le cadre d’une ville-éprouvette pour sauver, au milieu de la tempête ; ce qui peut encore l’être de l’humanité (après La Route). Ce sera Atlanta, au demeurant peu représentée au cinéma. Or l’intérêt des cités sans images pour un réalisateur aussi friand d’uchronies (ses précédents films étaient déjà situés aux temps mythiques du western et de l’apocalypse), c’est qu’on peut y planter à peu près tout ce qu’on veut. Et Hillcoat ne s’en prive pas, mixant joyeusement des gangs latinos tout droit venus de L.A., une mafia russo-israélienne sortie de nulle part et un taux de chômage post-industriel façon Detroit. C’est d’ailleurs la principale réussite de ce film qui, jaunissant les murs d’une petite métropole sous un soleil de fin de règne, permet enfin à son auteur d’étaler son hubris sans tomber dans le grotesque. Dommage néanmoins qu’au milieu de ce beau bourbier moral, Triple 9 finisse par s’empêtrer dans son propos. Incapable de trancher entre un credo nihiliste qui ne lui va pas si bien (façon « l’homme est un loup pour l’homme », décidément à la mode) et ses préceptes de boy-scout, Hillcoat bute au seuil de la division supérieure. Manque à ce Triple 9 une réelle volonté d’outrage et un emballement démentiel du récit, là où ses sous-intrigues finissent plutôt par s’effilocher, révélant tout l’artifice d’un storytelling vaguement choral en même temps que les intentions platement louables, in fine, de tous ses protagonistes. Bref, on a connu plus badass.

Gang Bang

Il n’y aurait aucun mal, au fond, à vouloir sauver un peu d’innocence des eaux troubles de la corruption, si seulement le film opposait au mal qui gangrène cet Atlanta-vice city un peu plus que la candeur archétypale d’un Castor Junior ; et si Triple 9, délesté du moralisme à peu de frais de tonton Hillcoat, succombait vraiment à l’appel du gouffre. Car en faisant secourir in extremis le jeune flic honnête par son oncle, l’Australien dresse une fois encore (après La Route, again) le rempart immaculé de la famille face aux forces du mal. Rien de grave, si ce n’est que la bouée familialiste ne semble pas à la mesure du naufrage, et que le film tout entier prête le flanc à pareil déséquilibre ; peinant à dissimuler, on le répète, un gros plaisir coupable (et franchement plus palpitant) consistant à dérégler toutes les boussoles de l’éthique pour mieux saper les velléités du héros. C’est pourquoi, ici, le bien domine le mal par hasard, et que le personnage de Casey Affleck, blanc-bec pétri d’honnêteté, semble condamné à triompher sans gloire. Réussite en demi-teinte, donc, car sans sa camisole de conformisme, on sent bien que le film se serait achevé moins frileusement. Manque un jusqu’au-boutisme friedkinien pour que les visions d’Hillcoat ressemblent enfin à de vrais miroirs déformants.

Cela dit, on aurait pu faire preuve de plus d’indulgence devant la tenue musclée des fusillades, la partition low profile d’un Casey Affleck toujours dans le ton – éternel visage pâle égaré dans des histoires beaucoup trop grandes pour lui, et acteur largement sous exploité, même dans ce seul registre –, voire devant la modestie d’un cinéaste visiblement conscient de livrer une copie rigoureuse sans briller. Bref, on aurait pu s’enthousiasmer davantage devant le portrait de cette Amérique vérolée, si seulement la forme flamboyante de Sicario n’avait pas braconné, il n’y a même pas six mois, tout l’ivoire du genre. Ainsi, alors que le produit paraît pourtant répondre au calibrage first class promis par son casting quatre étoiles (manque une grande vedette pour décrocher la cinquième), Hillcoat ne fait pas mieux qu’un bon petit polar de seconde zone. Mais quand on voit les ravages infligés par Kate Winslet à son personnage de veuve noire russo-israélienne et le cabotinage d’un Woody Harrelson toujours pas revenu de True Detective, on se dit qu’ajouté au remplacement manu militari de Cate Blanchett et Christoph Waltz, le résultat, quand même convaincant, tient presque du miracle.

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