Accueil > Actualité ciné > Critique > Truman Capote mardi 7 mars 2006

Critique Truman Capote

Le sang et l’encre, par Fabien Reyre

Truman Capote

Capote

réalisé par Bennett Miller

Dans l’histoire de la littérature contemporaine, il y a un avant et un après De sang-froid. Ce roman de l’Américain Truman Capote, écrivain star des lettres des années 1950 et 60 grâce à sa personnalité flamboyante et son best-seller Petit Déjeuner chez Tiffany, fut le premier à utiliser les techniques de la fiction pour raconter une histoire vraie. Celle d’un fait divers abominable, l’histoire de deux truands qui assassinèrent toute une famille de fermiers d’un petit village du Kansas pour quelques dollars. En croisant l’univers journalistique avec celui de la littérature, en osant mélanger les genres pour créer un style totalement nouveau, Truman Capote inventait une forme d’écriture dont l’influence est encore palpable aujourd’hui (au hasard, Emmanuel Carrère et son Adversaire lui doivent tout). De sang-froid fut un immense succès international et eut les honneurs d’une adaptation cinématographique (Richard Brooks, 1967). Truman Capote, lui, ne publia plus un seul roman ; détruit par l’alcool et la drogue, il mourut d’une overdose en 1984.

Réalisé par Bennett Miller (dont c’est le second long métrage), cette adaptation d’une biographie de l’écrivain se penche sur les six années que Capote consacra à l’écriture du roman. Précisons-le d’emblée : si Philip Seymour Hoffman n’a pas volé son oscar du meilleur acteur pour le rôle (la métamorphose du comédien est réellement impressionnante), le film n’est pas un Ray pour intellectuels et la plus grande réussite d’Hoffman est d’offrir une interprétation riche en nuances : jamais l’acteur ne cherche à rendre sympathique un écrivain qui, bien avant Warhol, sut mieux que quiconque comment mettre à profit sa notoriété et son attitude réellement outrancière pour l’époque. Hoffman et le réalisateur Bennett Miller ne cachent rien de l’homosexualité de Capote, de sa soif de célébrité et, surtout, de ses rapports ambigus avec Perry Smith, l’un des deux assassins qu’il fréquenta assidûment tout au long de l’écriture du roman. Surtout, Truman Capote parvient à rendre compte de l’essence même du processus de création d’une œuvre littéraire ; de mémoire, seul Spike Jonze, avec son farfelu et foisonnant Adaptation (2002), avait su en faire autant.

Caméra fluide et lumière tamisée : la mise en scène de Miller joue l’élégance à défaut d’être vraiment originale. Son talent réside plus particulièrement dans l’indicible et le non-dit. Le cinéaste nous invite à un voyage surprenant dans l’art du romancier pour la manipulation, sa capacité à lire dans les silences de ceux qu’il interroge au cours de l’enquête (Perry Smith bien sûr, mais également Alvin Dewey, l’agent du Bureau d’investigation chargé de l’affaire, ou encore une amie des victimes) et sa tranquille mais croissante obsession pour ce qu’il sait d’emblée être une œuvre majeure. Le cœur du film, c’est le conflit entre l’homme Truman et l’écrivain Capote : son amitié pour Perry Smith est sans cesse perturbée par son désir d’en finir avec le roman, et vice versa. Ses mensonges répétés au sujet du titre du livre (qu’il aura trouvé avant même d’avoir écrit une seule ligne, ce qu’il niera jusqu’au bout face aux meurtriers) trahissent cette dualité qui conduira sans doute à sa chute : quelque part, entre sa compassion (voire son identification) pour les accusés et sa détermination à venir à bout de son chef-d’œuvre, Capote s’engouffre dans un dilemme autodestructeur. On peut se demander si les larmes qu’il verse lors de sa dernière entrevue avec les condamnés sont pour eux ou pour lui-même.

La présence, discrète mais bienveillante, de son amie d’enfance Harper Lee, elle aussi écrivain en passe de publier son unique roman (le désormais classique Ne tirez pas sur le merle moqueur), vient accentuer le parfum de solitude qui entoure Truman Capote : la voir l’accompagner, le railler et le réconforter éclaire subtilement les zones d’ombre de l’écrivain, en manque d’une mère qui le fascinait, trahissant sa nostalgie pour son enfance perdue dans une diction étrangement juvénile (et assez perturbante) et un physique hors d’âge. C’est là aussi une des grandes réussites de Bennett Miller, Philip Seymour Hoffman et le scénariste Dan Futterman : proposer une représentation fidèle à l’image que Truman Capote projetait dans les médias ou en public tout en dessinant un portrait de l’artiste au travail, créer un personnage éminemment cinématographique sans chercher à en résoudre toutes les énigmes. C’est précisément dans les interrogations que dégage ce Truman Capote de cinéma que le metteur en scène, le scénariste et le comédien parviennent à leur but : s’approcher au plus près de l’art en gestation. Ce qu’ils nous donnent à voir continue de hanter longtemps après la projection.

Annonces