Accueil > Actualité ciné > Critique > Turf mardi 12 février 2013

Critique Turf

La Française du rire, par Louis Blanchot

Turf

réalisé par Fabien Onteniente

Avec son canasson à langue pendante et son gros titre doré, on voit bien à quel programme l’affiche de Turf cherche à nous convier. Un programme gentillet : sur le crin tendu de la toile de cinéma, il s’agirait de ranimer le spectre bienveillant du « film du dimanche soir », celui qu’Onteniente regardait en famille avant de se coucher et qui aiguillait ses rêves de gloire pour l’école. Rêves de gloire et de tube cathodique dont le roi de la comédie pour 7 à 77 ans a déjà fait son fonds de commerce, et qui constituent encore aujourd’hui le point de départ de ce bulldozer pour plateaux télé. Seulement, il ne faudrait pas trop se méprendre sur ladite affiche. En effet, au revers du sourire affable d’Édouard Baer gronde une machine, la « comédie-française ». Et celle-ci n’a rien de bienveillante, au contraire : elle est là pour tout saper.

Chez le chef de chantier Onteniente, le planning narratif est connu : dans quelques lieux emblématiques d’un univers u, réunir un maximum de bras cassés autour d’une combine foireuse ; puis, empiler les déconvenues, mixer le tout, pour fourrer de force un triomphe des losers. Conclusion impérative de cet abrégé de réussite sociale : ramener toute sa bande au bistrot du coin. Rien d’étonnant, à ce titre, de voir le réalisateur de 3 zéros s’intéresser à l’univers du turfisme : le bar PMU est la matrice originelle de son cinéma. Il réunit en tout cas deux préoccupations tenaces chez lui : celle, frontale, plutôt noble, de la culture de l’estaminet, du rire popu et bienveillant ; mais aussi, en coulisse, celle, plus opportuniste, du placement de produit, de la comédie aux services du grand capital. Le cinéma d’Onteniente parle souvent d’un monde pourri par l’argent. Il parle moins souvent de sa place à lui, dans ce monde. Une place pourtant sans conteste en étroite collaboration avec lui, l’argent : PMU, Équidia, l’hippodrome d’Auteuil, s’affichent ainsi très confortablement dans Turf, sièges réservés à leur nom, imprimant logo et slogan dans le film comme dans son dossier de presse (à ceux qui ne sont pas au courant : sur présentation de votre ticket de cinéma, entrée gratuite à l’hippodrome d’Auteuil). « Jouer avec vos émotions », elle aime ça la « comédie-française », du moment, bien évidemment, que ça lui rapporte un peu. Dès lors, une question se pose : de quel côté est-il, ce rondouillard affable souriant modeste d’Onteniente ?

Car Turf a deux credos, deux morales. L’une est positive, coopérative, inattaquable, éloge de la débrouillardise et des mathématiques simples. Énoncée par Baer à ses futurs collaborateurs, ça donne : « On est quatre potes. Un cheval ça a quatre pattes. Chacun achète une patte. » CQFD. Cet aveu, il faut l’entendre comme une promesse purement dramatique : quatre acteurs, quatre styles, pour chacun desquels le film disposera, par égalitarisme démocratique, ses saynètes propres et indépendantes. Autant le dire tout de suite, Onteniente foire complètement cette partie du cahier des charges. Loin du peps décontracté de 3 zéros, Turf se traîne dans une incroyable morosité narrative, fait tourner une machine à punchlines complètement rouillée. Ça voudrait aller vite, or ça cale à chaque réplique. Occupé au massacre perpétré contre Boule et Bill, Franck Dubosc manque ici cruellement à l’appel. Sans son brave Pierrot à marcel, dont les crétineries habitées sauvaient chaque fois du désastre Camping et Disco, Onteniente n’y arrive plus, galère à organiser le relais entre ses coureurs. C’est bien simple : tout le monde se marche dessus.

Même Edouard Baer, pourtant assurance tout risque du rire hexagonal, semble ici carburer au Tranxène : engourdi par une amourette superflue, corseté par le souci artisanal et les ressorts strictement performatifs du film, il débite son solipsisme dépressif habituel, avec dans les yeux la résignation triste de celui qui exécute platement ce qu’on attend de lui. C’est la limite de la méthode Onteniente : à croire trop vite en l’harmonie de sa recette, il ne prend même plus le temps de la préparer, d’en réfléchir la cuisson ou l’assaisonnement. Sa dramaturgie d’émission télé est trop soumise à la contingence de ses ingrédients (ici, tous fades – voir Chabat, visiblement peu concerné, chercher durant chacune de ses scènes à se faire oublier), de sorte que lorsque « la sauce ne prend pas », ne reste plus que vide et scories, plans moches et blagues molles. Juste de quoi calfeutrer un long sketch audio-visuel à consommation immédiate, dont l’aboutissement formel ne saurait résider que dans sa bande-annonce, de même que son idéal narratif dans son pitch.

Deux credos, deux morales, nous disions. La seconde est plus corporative, spéculative, roublarde, apologie de l’enfumage et des équations à plusieurs inconnus. Douce ironie, c’est un Depardieu fatigué mais toujours carnassier qui, dans un petit numéro anticipé de réflexivité (se fendant même d’un exquis « La France me manquait ») est choisi pour en être le dépositaire : « Un cheval, il faut pas voir ce que ça coûte, il faut voir ce que ça rapporte. » Derrière le catéchisme du rire gaulois, c’est en réalité à cette vérité économique toute fonctionnelle à laquelle des films comme Turf s’intègre, avec aujourd’hui un naturel qui vire à l’allégeance. Ce qu’on pouvait envisager comme modestie, comme qualité dans le cinéma d’Onteniente (faire de la comédie artisanale, bien emballée, « sans prétention ») dessine finalement un territoire sûr de ses forces, soucieux de son assise, et en même temps très limité, borné, industrialisé, quelque part misérable dans sa façon de reconduire à l’identique les mêmes formules, de parier encore et toujours sur les mêmes combinaisons de chevaux. Camping 2 était une copie conforme du premier ; Turf est un paresseux décalque de 3 zéros en dessous duquel on aurait simplement appliqué un nouveau décor. Ce à quoi Onteniente invite son public, c’est à bouffer un plat déjà fait qu’il aurait tout juste réchauffé : humour à rayons cathodiques, c’est-à-dire comédie pour micro-ondes.

Un film, même nul, il ne faut donc pas voir ce que ça coûte, il faut voir ce que ça rapporte. De ce point de vue, Turf ne risque pas d’apaiser la colère de Maraval : l’ensemble, mal torché, pue pourtant le fric à chaque plan. On ne sait pas s’il remplira ses caisses, à vrai dire on s’en fout ; de même que le prochain, qui sera peut-être mieux, qui sera peut-être pire. Gageons simplement qu’il aura la décence de mettre un peu moins le paquet sur ses acteurs et un peu plus sur son écriture. Car niveau rentabilité humoristique, c’est peu dire qu’ici le ratio est lamentable. Certes, l’objection se devine aisément : on n’y comprendrait rien, la vie est dure, les gens ont besoin de se détendre, de sortir, de voir des films comme ça. Populisme bienfaiteur du rire sponsorisé. Armé de ce fer de lance, nul doute qu’Onteniente et ses suppléants gagneront à tous les coups : cinéma qui fait d’une réussite fictionnelle sa matière, de la misère réelle son gagne pain. Aussi, que la France se rassure : tant qu’il y aura des gens tristes le dimanche soir, il y aura des films pour les satisfaire. Tel est le ruban de Möbius à la logique duquel la "comédie-française" organise sa petite économie. Et qui arrange bien ses affaires.

Grosses affaires souvent, et qui se cachent pourtant chaque fois derrière le même petit masque humaniste, la même petite valeur vertueuse et inattaquable : l’a-mi-ti-é. Or derrière le petit film de potes, il y a toujours le gros film de propriétaires. Dans cette perspective, Turf ne nie pas son époque. Au contraire, il repose sur un constat implacable : période de crise oblige, il est temps de passer de parieur à propriétaire, de spéculateur à patron. L’âge de la maturité étant advenu, on cesse de jouer : on fait fructifier sur la durée. Onteniente qui, enfant, a certainement rêvé d’être Georges Lautner ou Gérard Oury, ne dort ainsi plus depuis longtemps. La « comédie-française » a tout misé sur lui, trafiquant les courses pour qu’il gagne à tous les coups. Qui l’eût cru : Fabien Onteniente, lui, la bourrique au trot constant, est aujourd’hui le meneur par défaut du feel-good-movie franchouillard. Pas trop vulgaire, juste ce qu’il faut pour ne déplaire à personne ; pas trop ambitieux, juste ce qu’il faut pour faire taire tout le monde. Dès lors, on voit bien que l’humour chez ce grand fan du PSG ne sert qu’à une chose : mettre le réel sur la touche, l’empêcher de craqueler les murs de sa petite sociologie décrépie. Avec ses récits sanglés et ses personnages sous camisole, la nullité du cinéma d’Onteniente réside en fait dans un entre-deux où le déficit d’invention ne cède en rien à l’omission du réel. Entre-deux aussi confortable que rentable. Duquel il n’a aucune raison de s’extraire. Et dans le gouffre duquel on lui souhaite de s’enfoncer.

Car soyons honnête : étoiles filantes mises à part (la série des OSS 117, Camille redouble), on ne regarde plus le ciel des comédies françaises que pour cette seule raison : voir jusqu’à quelle profondeur elles sont capables de sombrer.

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