Accueil > Actualité ciné > Critique > Un homme charmant mardi 19 avril 2016

Critique Un homme charmant

© Urban Distribution

Une femme d’intérieur, par Clément Graminiès

Un homme charmant

La Luz Incidente

réalisé par Ariel Rotter

Dans le Buenos Aires bourgeois des années 1960, Luisa, une jeune femme d’une trentaine d’années et mère de deux petites filles, doit faire face à l’épreuve de la perte soudaine de son mari à la suite d’un accident de voiture. Ce drame restera antérieur au temps du film, pas même un flashback ne viendra évoquer le jour où tout a basculé. Ce qui intéresse plutôt Ariel Rotter, le réalisateur du film, c’est la gestion de l’après dans une société corsetée où il n’est pas possible pour une mère aussi jeune d’envisager son avenir seule : de quel répit pourra-t-elle ainsi bénéficier pour faire son deuil quand tout le monde, y compris sa propre famille, la presse pour refaire sa vie et donner un nouveau nom à ses filles ? La question, dont la formulation convoque inévitablement une réflexion autour de la place de la femme dans l’Argentine post-Eva Perón (qui s’est battue jusqu’à son décès en 1952 pour l’égalité entre les deux sexes), n’est pas pour autant abordée avec une emphase militante qui entendrait refaire le combat plus de cinquante ans après les faits. Au contraire, la mise en scène d’Ariel Rotter, glacée et distanciée, circonscrit les enjeux à une poignée d’intérieurs où se définissent les codes que Luisa devra bien finir par adopter : un appartement trop silencieux où seule sa mère vient lui rendre visite, le cabinet d’affaires de son mari qui la renvoie à sa précarité financière, une réception mondaine où peu de monde se soucie de sa situation. C’est d’ailleurs au cours de cet événement que la jeune femme rencontre un homme qui se présente comme le candidat idéal pour occuper la place laissée vacante par le mari décédé : fortuné, attentionné, charmeur, prêt à tous les sacrifices ainsi qu’à donner son nom aux deux petites filles, il incarne en quelques sortes ce que l’entourage de Luisa attendait pour elle. Trop conscient du rôle qu’il peut jouer auprès d’elle, l’homme se fait d’ailleurs de plus en plus pressant, voulant précipiter les choses au risque d’étouffer les vrais désirs de la jeune femme.

Vacance du désir

C’est bien autour de cette question du désir que va d’ailleurs s’articuler le cœur du film : le comportement de l’entourage de Luisa ne lui laisse jamais l’occasion d’exprimer ses attentes pour l’avenir. Le fait est qu’elle ne les connaît probablement pas elle-même, encore anesthésiée par la douleur laissée par la disparition de son mari. Toujours à une certaine distance de l’actrice, la caméra d’Ariel Rotter enregistre les silences impossibles à remplir, l’ennui routinier qui s’installe pernicieusement, comme si tout était éteint, laissant la fureur du monde extérieur à l’écart de ce cadre intimiste. On pourra juger l’emploi du noir et blanc un peu trop facile au regard de ce qu’il symbolise (un quotidien terne et figé) mais Un homme charmant ne tombe pas pour autant dans les mêmes travers que Chorus, le film québécois de François Delisle (sorti il y a quelques mois) autour de la question du deuil impossible, et qui abusait d’une esthétique un peu trop léchée afin de pouvoir coller avec une emphase excessive au désarroi de ses personnages. Ici, le reproche pourrait même être inverse : la distance que le réalisateur installe entre nous et son personnage principal nous prive parfois d’un véritable accès à son intériorité et donc de rentrer en empathie avec lui. Cela donne souvent l’impression que les scènes glissent et se délitent d’elles-mêmes, un peu trop désincarnées pour qu’on puisse y trouver une résonance plus universelle à ce drame personnel. On pourra toujours considérer qu’il s’agit là d’une forme de prudence à l’égard d’un sujet aussi délicat qui, dans les mains d’autres réalisateurs, aurait pu faire basculer le film dans des excès de sensiblerie malvenus. Le dispositif préfère ici une certaine retenue aux effusions de larmes, laissant les spectateurs libres de nuancer l’interprétation que l’on peut faire de tous ces silences et des compromis faits par Luisa. Mais cette volonté de faire corps avec la situation de la jeune femme et la relative froideur qui se dégage du résultat créent un écart. Celui-ci donne l’impression d’un projet où les bonnes questions ont été posées mais où le réalisateur n’a pas toujours su trancher dans ses choix de représentation. Un peu trop sage dans ses partis-pris mais respectable et intègre dans sa démarche, Un homme charmant laisse une impression générale d’un film en demi-teinte.

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