Accueil > Actualité ciné > Critique > Un homme d’État mardi 14 juin 2016

Critique Un homme d'État

© MC4 Distribution

Dans un sale état, par Benoît Smith

Un homme d’État

réalisé par Pierre Courrège

C’est comme si le chemin de croix de ce film vers les salles de cinéma relevait d’un calcul opportuniste. Jugez plutôt de l’intrigue : au plus bas dans les sondages à l’approche des élections présidentielles, un chef d’État français sortant, chef du parti de droite majoritaire, délègue une partisane des plus douées pour tenter de gagner le ralliement d’une figure politique emblématique, mais de gauche, et en retraite en province... Politique-fiction extrapolant sur la fin de mandat actuelle de François Hollande (pour peu qu’on cesse de prétendre que le PS actuel serait un parti de gauche, bien sûr) ? Pas vraiment : François Bégaudeau et le réalisateur Pierre Courrège ont écrit le scénario en 2011, soit à la fin du quinquennat Sarkozy (l’homme qui, rappelons-nous, avait pratiqué l’« ouverture » au début de son mandat). Le film, lui, a vu sa production retardée par des bisbilles judiciaires pour des salaires impayés, et finit donc par sortir en salles avec, en tout, à peu près un quinquennat de retard – sur le papier, du moins. Car à l’arrivée, les cinq ans en paraissent plutôt quarante. Si le nom du parti présidentiel (« RPP », réminiscence du RPR...) suggère que les partis politiques ne sont que les héritiers d’un passé qui devrait être révolu, l’idée de cinéma politique appliquée par Courrège et Bégaudeau (également dialoguiste) semble frappée de la même vétusté, arrêtée à une forme de professionnalisme autosatisfait dont le ton renvoie aux heures de Verneuil, Decoin et Audiard.

C’est qu’Un homme d’État s’avère une nouvelle preuve, et même la plus accablante vue depuis longtemps, de l’impuissance du cinéma français à produire un regard convaincant sur la politique et son exercice. Comme d’autres films, gros (La Conquête) ou petits (Doutes (chronique du sentiment politique)), avant lui, le film de Courrège succombe à des tares trop bien connues des tentatives nationales dans le genre, notamment : une fascination gênante pour les gens de pouvoir, même ceux que l’on prétend moquer ; et une conviction illusoire que les postures et les bons mots, éclats superficiels du spectacle de la politique, suffisent à eux seuls à faire du cinéma. Quand le moindre dialogue est si sur-écrit qu’il semble concourir pour figurer dans un catalogue de « petites phrases », quand le moindre personnage est si mal joué qu’il paraît raidi dans la pose – qu’il se montre mesquin (Patrick Braoudé cabotinant en crapule présidentielle), calculateur ou pragmatique –, quand la mise en scène présente pour seul parti pris de filmer la scène parisienne sous une lumière bleutée et le bon air du Gers sous un soleil éclatant, comment croire un instant à quelque sincérité dans ces intentions de satire (ersatz de reconstitutions de manchettes du Canard enchaîné) et d’analyse (la politique pour les nuls) ? Son horizon tristement télévisuel s’arrête d’ailleurs à une stature : celui du vieux lion de gauche, icône d’une politique vertueuse, convaincue et révolue, tout en axiomes et en saintes colères, campé avec une théâtralité exaspérante par Pierre Santini. Ni droite ni gauche : le vide.

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