Accueil > Actualité ciné > Critique > Un traître idéal mardi 14 juin 2016

Critique Un traître idéal

© StudioCanal

Une autre taupe, par Nicolas Journet

Un traître idéal

Our Kind of Traitor

réalisé par Susanna White

Ces dernières années, les adaptations de John Le Carré se multiplient sur grand écran : La Taupe, Un homme très recherché, pour ne parler que des plus récentes. Les histoires sont bien écrites, pleines de rebondissements, et permettent d’en faire des adaptations cinématographiques relativement faciles. Ici le scénario est signé par Hossein Amini, le réalisateur de The Two Faces of January et le scénariste de Drive.

Petit périmètre

Sans trop dévoiler le dénouement d’Un traître idéal, dans les derniers temps du récit, a lieu un face à face tendu. Les deux duellistes sont cadrés serrés, au maximum en plan américain, volontairement placés dans un appartement étroit. L’un donne l’autre un objet qui s’est transmis de main en main durant tout le film. Les détenteurs de cet objet ont tour à tour été tués. Le fait même de le recevoir est de l’ordre d’une condamnation à mort. La mise en scène tendue donne l’impression que la narration va une nouvelle fois rebondir – comme elle l’a fait plusieurs fois durant le film - et dévoiler le traître qui aurait très bien pu tirer les ficelles du récit. Il y a des indices pour le croire. Sauf que non, le suspect tout désigné s’avère bel et bien intègre.

Quelques minutes plus tôt, une scène de fusillade s’annonce. La réalisatrice Susanna White nous y prépare en enchaînant les plans d’attente. La menace est là quelque part au milieu des Alpes françaises. Mais le temps passe sans que le déchaînement de violence attendu ne survienne. Et puis un chien se met à japper, un animal dont on croyait jusqu’alors qu’il n’avait que la fonction d’un simple élément de décor mais qui se révèle en fait un moyen d’alerte pertinent pour des agents secrets en planque. Les combattants partent au front mais la caméra reste avec les civils qui se terrent dans la cave. Toute la fusillade reste hors champ seulement perceptible au son. Le procédé anti-spectaculaire n’est pas nouveau mais la remontée à la surface n’en est pas moins angoissante.

Voici en deux séquences résumer comment Susanna White traduit en images l’univers de John Le Carré. Venant de la télévision où elle a réalisé de nombreux épisodes de séries (pour Generation Kill ou Broadwalk Empire entre autres), elle filme en courte focale au plus près des acteurs. Les plans larges se comptent ainsi sur les doigts de la main. Tout au long du film, elle va s’attacher à faire évoluer l’action dans un tout petit périmètre.

Parmi les traîtres

Ce choix de mise en scène lui permet d’insister sur l’une des composantes essentielles des livres de John Le Carré. L’espionnage n’y a rien à voir avec celui que nous conte un James Bond ou un Jason Bourne. Les gadgets ultra-sophistiqués n’existent pas, seul compte le renseignement humain avec sa part de manipulation. Les agents secrets travaillent non pas en solitaire, mais en cellules autonomes de quelques individus, ce qui renforce la sensation d’un huis clos étouffant, propice à l’élaboration d’un suspense basé sur la psychologie des personnages et les rapports de force géopolitiques dont ils ne sont que les marionnettes.

En adoptant cette forme volontairement rétractée, Susanna White fait aussi ressurgir le questionnement moral au cœur du travail d’écriture de l’auteur britannique : la notion de traîtrise. Pour lui, sans traître, il n’y a pas de récit. C’est celui qui crée le mouvement initial. Plus globalement, le surgissement du traître amène les autres personnages présents à s’interroger par effet miroir sur leur propre nature. Ce point de vue est cinégénique au possible car il traite en simultané de l’image renvoyée en premier lieu, belle d’apparence, et de son envers moins glorieux, ce qui crée à l’écran une tension permanente entre ce qui est montré et ce qui est tu. Quand elle ne se perd pas dans quelques ralentis et autres effets de flou superflus, Susanna White sait parfaitement capter l’essence et la subtilité du propos de Le Carré.

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