Une vie violente
© Pyramide Distribution
Une vie violente
    • Une vie violente
    • France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Thierry de Peretti
  • Scénario : Thierry de Peretti, Guillaume Breaud
  • Image : Claire Mathon
  • Décors : Toma Baqueni
  • Costumes : Rachèle Raoult
  • Son : Victor Praud, Martin Boiseau, Thomas Robert, Stéphane Thiébaut
  • Montage : Marion Monnier
  • Producteur(s) : Jean-Étienne Brat, Delphine Leoni, Olivier Père, Rémi Burah, Marie Lecoq, Frédéric Jouve
  • Production : Arte France Cinéma, Stanley White, Les Films Velvet
  • Interprétation : Henry-Noël Tabary (Christophe), Marie-Pierre Nouveau (Jeanne), Cédric Appietto (Michel), Jean-Michel Angeli (Stéphane), Dominique Colombani (François), Délia Sepulcre-Nativi (Raphaëlle)...
  • Distributeur : Pyramide Distribution
  • Date de sortie : 9 août 2017
  • Durée : 1h51
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Une vie violente

réalisé par Thierry de Peretti

Thierry de Peretti avait déjà amorcé son exploration cinématographique de la Corse il y a quelques années avec Les Apaches, portrait d’un groupe de quatre adolescents implosant sous le coup de la pression des clivages sociaux et du racisme dans l’île. Son deuxième film, Une vie violente, s’écarte de cette actualité pour aborder un sujet non moins brûlant et douloureux, à savoir la période de troubles politiques ayant marqué l’île à la fin des années 1990.

Après l’assassinat de son ami Christophe, Stéphane quitte Paris et revient en Corse pour son enterrement. Retranché dans son ancien appartement, il retrace le parcours l’ayant conduit à rejoindre la lutte nationaliste, et l’échec de cette lutte. Un échec qui se solde par la condamnation à mort du protagoniste et de ceux qui l’ont accompagné dans ce combat.

Un renouveau manqué

C’est d’abord la nature aléatoire qui surprend, dans le parcours du protagoniste : Stéphane, jeune homme de bonne famille, accepte de transporter des armes pour le compte d’un ami et finit en prison, où il est approché par un groupe de nationalistes et leur chef, François. Son choix est celui d’un ralliement à l’action politique à une époque où les premiers militants nationalistes des années 1970 font le bilan de leur action et de leurs échecs. Il illustre l’entrée d’une nouvelle génération, désemparée et peu politisée, dans les rangs d’une organisation qui rêve de renouveau.

Une vie violente se présent d’abord comme un roman d’apprentissage centré sur l’éducation politique de François, laquelle se construit aussi bien à travers les lectures (le Frantz Fanon des Damnés de la Terre) que par les multiples interactions avec les autres militants et les actions du groupe (plastiquage de bâtiments publics, conférences de presse, émeutes à Bastia directement tirées des images d’archives). L’intersection entre histoire et fiction, notamment dans l’utilisation du travail d’archive, laisse alors émerger une stratégie complexe où la seconde englobe la première, jusqu’à des formes d’énonciation où l’archive et la mise en scène se confondent : on songe ici à une interview de François à propos du plastiquage d’une villa, dont les images défilent sur un téléviseur. Or, il s’avère que ces images sont elles-même tirées d’une interview de Jean-Michel Rossi, leader du groupe Armata Corsa, dont le personnage reprend mot pour mot le discours.

À cet égard, la stratégie du film peut surprendre. En effet, celui-ci refuse toute explicitation, se contentant en ouverture d’une notice historique succincte. Il faudra se tourner vers des entretiens pour découvrir que la trajectoire de Stéphane s’inspire de très près de celle de Nicolas Montigny, militant d’Armata Corsa assassiné en 2001, et au groupe lui-même, décimé au début des années 2000, sous les coups d’une alliance entre factions nationalistes rivales et le gang de la Brise de Mer. Le réalisateur s’écarte donc de la reconstitution historique pour donner lieu à une réévocation, plongeant tant le spectateur néophyte que celui mieux informé dans le climat d’une époque.

Mémoire de la violence

En effet, le film offre également un portrait de l’intérieur du groupe, qui explore la manière dont cette jeunesse s’inscrit dans le combat militant, et rend explicite la porosité entre le milieu nationaliste et d’autres, à commencer par celui du crime. « Chaque génération doit, dans une certaine opacité, découvrir sa mission la remplir ou la trahir », pour citer l’extrait des Damnés de la terre lu par Stéphane : mais c’est l’opacité qui l’emporte. Les motifs de la lutte ne cessent de se confondre avec des stratégies plus ambiguës : celle d’un commerçant qui fait appel au groupe pour faire sauter une villa dont il a perdu le marché, ou celles, plus graves, d’un lieutenant de François qui profite d’une action à Paris pour poser des machines à sous dans le Var.

Stéphane et ses amis semblent ainsi mener une double vie, où la brutalité des actions s’inscrit à l’arrière plan d’une existence commune (non sans un certain sens du grotesque, comme lorsque l’ami de Stéphane annonce à sa fiancée l’exécution imminente d’un homme, en mangeant une glace sur la plage). C’est ce rôle relativement marginal qui rend d’autant plus frappante la sentence qui s’abat sur eux. Alors que François est tué au mariage de Christophe, le film interrompt brutalement une dynamique d’ascension, et sanctionne l’échec du groupe à faire face à une violence qu’il avait pourtant anticipé, laissant le protagoniste et ses amis seuls, pris au piège.

Interview-testament

Ne reste alors qu’un déchaînement de violence inouï. Une violence indissolublement lié à la mémoire du protagoniste et dont le film se fait le relais, puisqu’il débute par l’assassinat brutal de Christophe, point de départ des réminiscences de Stéphane. L’image est exploitée pour sa puissance d’évocation, et révèle le potentiel filmique du territoire corse, véritable réservoir de lieux et d’atmosphères cinématographiques: deux hommes armés marchant dans un village recouvert par la brume, un homicide dans une chapelle en ruines.

Elle rend également tangible l’épaisseur des souvenirs, puisque la structure du film voit réapparaître personnages et lieux, tel l’ancien appartement de Stéphane à Bastia, plongé dans l’ombre, où le protagoniste se retranche dès son retour au pays. Mais surtout, elle révèle la trace indissoluble de la violence dans la mémoire des protagonistes. Le film expose la part obscène de cette violence. Les plans séquences privilégiés par le réalisateur semble ainsi capter ces instants qui suivent les meurtres, déjouant toute tentative de spectacularisation : ces quelques secondes où un témoin trottine maladroitement pour s’éloigner d’un cadavre encore chaud, ou Christophe rampant hors de sa voiture livrée aux flammes, sous les yeux des tueurs.

Cette omniprésence de la mort finit petit à petit par envelopper le protagoniste, à mesure qu’il devient un vivant en sursis dans l’indifférence générale, comme lors de cette scène glaçante où sa mère, déjeunant avec ses amies, les voit évoquer son assassinat à venir avec le détachement le plus complet, entre deux pinces de crabe et deux gorgées de vin. C’est peut-être là que surgit la part tragique du film : moins dans la violence des exécutions que dans cette incompréhension, petit à petit transformée en rejet, qui entoure la figure d’un militant destiné à l’oubli, ce dont le protagoniste est pleinement conscient. Le moment où Stéphane sort de l’appartement familial et revient à la lumière est précisément celui qui fait suite une interview aux airs de testament, dont la lecture en voix-off accompagne la déambulation du personnage dans les rues d’une ville où le danger est omniprésent. Une interview qui se termine alors que Stéphane demande au journaliste : « écrivez mon nom ». Un nom, cependant, qui restera inconnu au spectateur.