Accueil > Actualité ciné > Critique > Vera Drake lundi 21 février 2005

Critique Vera Drake

L’avorteuse au grand coeur, par Clément Graminiès, Florie Delacroix

Vera Drake

réalisé par Mike Leigh

POUR (par Florie Delacroix)

Dans le Londres des années 50, un petit bout de femme, dynamique et souriante, s’active sans relâche. Vera Drake chantonne en accomplissant son labeur quotidien, que ce soit ses ménages chez les bourgeois, les soins qu’elle apporte à sa vieille mère, ou les avortements clandestins et bénévoles qu’elle pratique auprès de femmes en détresse... Ce naturel, cette banalisation du geste abortif, pourtant illégal, symbolise toute la force du film : au-delà de la loi et de l’arbitraire de la société, Vera porte le bien autour d’elle, sous toutes ses formes, elle rayonne de joie de vivre, et ce jusqu’à l’effondrement brutal de ses repères, de sa famille, de sa vie... Mike Leigh livre là un récit grave, sans mélodrame ni sensiblerie outrancière, un film juste qui souligne jusqu’à l’absurde l’opposition entre les codes sociaux et la réalité de la condition féminine de l’époque.

Film politique, Vera Drake s’inscrit dans la lignée des grands films réalistes, en présentant les contradictions d’un système social, où la femme ne peut que subir la pression des hommes et les exigences de l’honneur familial. Les figures féminines qui se succèdent entre les mains de Vera sont autant de variations d’une détresse tant physique que morale : chacune est dans une situation unique et déchirante, chacune est clairement identifiée sous le jeu d’une caméra qui soigne les visages, les expressions et prend le temps de détailler avec sensibilité une part de leur désespoir.

Si l’avorteuse opère seulement parmi les couches sociales les plus défavorisées, le réalisateur prend bien soin de montrer en parallèle le parcours « officiel » d’une jeune fille de bonne famille, dont l’avortement est ainsi cautionné par le système lui-même, qui se nie finalement au nom de la santé mentale du personnage. Critique sociale, Vera Drake souligne en permanence le contraste des conditions, en jouant sur les parallèles dans la trame du récit, puisque l’on passe durant toute la première partie du film, du travail pénible de Vera, à des scènes de la vie bourgeoise.

La réunion des deux milieux et le fossé immense qui les sépare, éclatent durant les courtes scènes où Vera fait le ménage chez ces femmes riches et hautaines qui n’ont que mépris et indifférence pour elle.

Par-delà la portée sociale du film, Mike Leigh réussit à donner vie à tous ses personnages, même les plus secondaires, en soignant chaque geste, en brossant chaque portrait sous la forme d’une multitude de rapides tableaux de la société qu’il met en scène. L’humanité qui s’en dégage place ainsi l’avorteuse dans une optique de bonté jusqu’à l’outrance, bonté désintéressée de cette femme qui n’est pas payée pour l’aide qu’elle apporte aux jeunes femmes.

Vera refuse à cet égard le mot « avortement » en tant que tel, devant les policiers qui l’interrogent, et répète avec ténacité qu’elle se contente « d’aider » les femmes dans le besoin.

L’ambivalence des sentiments de chaque personnage témoigne d’une justesse qui sert parfaitement le propos polémique mais nuancé du film : loin de tout manichéisme, le réalisateur présente ainsi des lieutenants de police compréhensifs et à l’écoute, qui appliquent la loi sans abuser de leur position et une famille déchirée entre son amour pour la mère et l’incompréhension de son activité clandestine. Le poids du silence qui écrase le personnage principal à partir de son arrestation symbolise ainsi avec acuité le renversement de ses propres valeurs : gentillesse incarnée, Vera se voit reprochée d’être une personne malfaisante et peu fréquentable, conspuée par une société dans laquelle elle représente pourtant l’image d’une mère nourricière, hospitalière et à l’écoute.

Mike Leigh parvient en ce sens à capter la moindre lueur du regard, les larmes et frémissements de désespoir des visages filmés en gros plans, de manière à rendre palpable le tragique de chaque situation et les déchirements intérieurs de ses personnages, prisonniers de normes qui les dépassent. Vaste chronique réaliste d’une société qui n’est plus, le film Vera Drake fait toutefois émerger des questionnements toujours d’actualité, que ce soit à propos de la relativité des principes moraux, avec ici le détournement d’un geste jugé inhumain par la société, en un véritable acte d’amour et de générosité, ou à propos d’un monde à deux vitesses où, encore une fois, les pauvres pâtissent des contradictions sociales là où les riches les contournent.


CONTRE : INJUSTICE D’AVANT-HIER (par Clément Graminiès)

Neuf ans après le très beau Secrets et mensonges qui lui avait valu la Palme d’Or au festival de Cannes, le cinéaste britannique Mike Leigh s’empare d’un sujet non moins douloureux – l’avortement clandestin dans les années 1950 – mais n’en tire qu’un film outrageusement académique qui évacue délibérément toutes les ambiguïtés inhérentes à la question.

L’héroïne éponyme de Vera Drake est une quinquagénaire de condition modeste qui aime son mari, élève consciencieusement ses deux enfants et fait des ménages avec un sourire désarmant. Régulièrement depuis vingt ans, parallèlement à sa vie de famille exemplaire, cette femme pathologiquement généreuse « aide » gratuitement de nombreuses jeunes femmes enceintes à mettre un terme à leur grossesse.

Dévouée à la tâche, Vera ne décline jamais les propositions de sa fausse amie par qui transitent les demandes d’avortement. Elle se rend tout sourire sur les lieux, rassure la jeune femme indisposée, puis s’exécute avec entrain, telle une ouvrière consciencieuse. Mais un jour, l’opération ne se passe pas comme prévu si bien que Vera Drake, dénoncée par la famille de la « victime », se retrouve devant les tribunaux où elle doit répondre de sa responsabilité dans ces actes illégaux.

En choisissant de se placer dans les années 1950, Mike Leigh entend dénoncer l’hypocrisie et la schizophrénie d’une société rétrograde dont les lois en matière d’avortement datent de 1861. Mais pour éviter toute polémique, le réalisateur – militant d’un autre âge – vide son œuvre de toute ambiguïté en ne posant aucune question qui vaille la peine d’être formulée en 2004. Vera Drake est ainsi une femme aimable et généreuse, qui n’agit jamais pour l’argent, et n’opère que chez les femmes issues de son milieu, évitant ainsi toute confrontation de classe. Elle s’oppose caricaturalement à sa vieille amie qui soutire sans le moindre scrupule quelques livres aux futures candidates à l’avortement et s’enrichit ainsi à moindre risque.

Après l’arrestation, Vera Drake ne gagne pas davantage en complexité, les réactions de son entourage étant des plus attendues. Du fils buté qui refuse de comprendre les actes de sa mère à la belle-sœur arriviste, matérialiste et forcément blondasse, Vera Drake trouve pourtant un maigre soutien auprès d’un mari toujours bienveillant et d’une fille à la limite de l’autisme que Mike Leigh se complait à représenter avec une disgrâce à la limite du mépris. Même du côté de la justice, la mécanique semble trop bien huilée pour laisser apparaître le moindre soupçon d’ambivalence.

De la police, si justement à sa place, aux tribunaux poussiéreux, rien ne transperce de ce film d’un académisme paresseux mais foncièrement prétentieux. Et si jamais, la compassion du spectateur osait se faire attendre, la composition un rien grandiloquente d’Imelda Staunton (prix d’interprétation au festival de Venise) saura convaincre les cœurs de pierre tant le corps de l’actrice est rendu pathétiquement vulnérable. Écrasée par le cadre, fragilisée par un espace qui ne lui est plus familier, la femme autrefois énergique se métamorphose subitement en octogénaire.

Mais alors à quoi sert ce film ? À nous rappeler les conditions dans lesquelles s’effectuaient les avortements avant sa légalisation ? Quantités de long-métrages de fiction, mais surtout de documentaires (l’un des derniers en date, Histoire d’un secret de Mariana Otero) l’ont abordé avec bien plus d’audace. Nous inviter à réfléchir sur la question morale de l’avortement ? Sur la responsabilité de ces faiseuses d’anges ? Mieux vaut revoir Une affaire de femmes de Claude Chabrol (1988) avec Isabelle Huppert qui, pour le coup, faisait exister autrement mieux son personnage d’avorteuse.

Ces deux films, qu’on peut délibérément refuser de rapprocher tant les motivations des deux personnages principaux divergent fondamentalement, se concluent pourtant sur la très grande solitude des condamnées dont l’amertume fait encore écho. Si Marie, selon Chabrol, regrette soudainement ses excès qui l’ont irrémédiablement conduite à l’humiliation puis à la mort, Vera Drake ne peut que tristement se reprocher d’avoir été trop conne. Et finalement, l’air de rien, c’est ce que Mike Leigh nous demande de pardonner.

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