Accueil > Actualité ciné > Critique > Wallace & Gromit : Les Inventuriers mardi 22 novembre 2016

Critique Wallace & Gromit : Les Inventuriers

© Folimage

Voyage aux origines, par Nicola Brarda

Wallace & Gromit : Les Inventuriers

réalisé par Nick Park

Un lourd passé

En 1985, Nick Park, jeune animateur aux prises avec un court-métrage de fin d’études à la National Film and Television School, demande à la compagnie William Harbutt la modique quantité d’une tonne de plasticine (pâte à modeler non séchante), qu’on lui envoie en dix couleurs. Cinq ans plus tard, après qu’il ait fait son entrée dans le studio d’animation Aardman, le projet et la plasticine qui l’accompagne s’animent enfin pour donner naissance aux aventures de Wallace et Gromit. Les Inventuriers, qui regroupe les deux premiers court-métrages Une grande excursion et Un mauvais pantalon, offre l’opportunité de revoir la genèse d’un duo emblématique à lui seul de la pratique de l’animation en stop motion, véritable alternative tant au dessin animé canonique qu’à l’hégémonie actuelle des images de synthèse. On y voit Wallace et Gromit dans un rocambolesque voyage sur la lune, pour un thé accompagné de crackers et fromage (qu’ils trouvent sur place, à défaut d’en avoir chez eux, car chacun sait que la lune est faite de fromage), puis aux prises avec un nouveau locataire, pingouin cambrioleur qui sème la zizanie dans leur amitié.

Faire compliqué pour faire simple

Dès ces premiers films, le jeu de contraste qui donne toute sa force au duo est évident : comment faire d’un chien et de son maître, homme seul aux allures de professeur à la retraite toujours vêtu de son proverbial pull vert, les héros d’une série de dessins animés ? Il faut pour cela que se cache, derrière cette façade pantouflarde, un inventeur insouciant, dont la petite routine est rythmée par des créations plus folles les unes que les autres, et un animal de compagnie qui finit par endosser le rôle de conscience raisonnante. Wallace invente des machines à la Rube Goldberg, dont la devise est de faire très compliqué pour se simplifier la vie (la fameuse scène du lit coulissant pour atterrir dans la salle à manger lors du petit-déjeuner d’Un mauvais pantalon en fournit le meilleur exemple). On peut même dire qu’il s’agit, pour notre héros, d’une véritable ligne de conduite (c’est toute l’idée d’aller manger du fromage sur la lune parce qu’il n’y en a plus dans le frigo). D’où le contraste jubilatoire qui naît de la subversion d’un certain confort bourgeois, et que l’on peut déceler, d’emblée, dans n’importe quel plan d’intérieur : on retrouve ainsi, partout dans Une grande excursion le même décor fait de petits sofas, théière, pelotes de laine et papier peint à fleur, jusque dans la fusée qui conduit le duo sur la lune (!).

Bricolage et miniature

Le principe qui domine la création est ici celui du bricolage : c’est parce qu’elles s’inspirent, revisitent et transforment des objets triviaux du quotidien que les machines de ce petit monde sont drôles et étonnantes. On songe au pantalon automatique (Un mauvais pantalon), bien sûr, mais aussi au robot que le duo rencontre sur la lune (Une grande excursion), à la fois intelligence artificielle et mélange grotesque d’une télévision avec une gazinière. En somme, il n’y a d’invention que géniale et bancale. Comment, dès lors, ne pas voir dans cette dynamique bricoleuse une référence à l’art de Nick Park lui-même, capable, certes non de construire une fusée dans sa cave, mais d’animer un microcosme à partir de blocs de pâte à modeler ?

Il en ressort une exaltation de la matérialité des choses : par rapport à la féerie des images de synthèse, le petit monde de Wallace et Gromit est d’une toute autre consistance. Mieux, il est consistant. Et c’est précisément de ce caractère concret que se dégage son extraordinaire plasticité. L’esthétique de la miniature domine, avec son plaisir du détail – depuis les intérieurs recouverts de papier peint jusqu’au décor urbain d’Un mauvais pantalon avec ses affiches délavées – tout autant que de la surcharge et du bric-à-brac (le premier court ne commence-t-il pas par un long travelling sur une pile de magazines en désordre ?). Elle permet, par contrecoup, de rappeler que les deux héros vivent des aventures qui, elles, ont tout du grand format, comme l’atteste la magnifique vue en contre-plongée du duo regardant la fusée géante qui les surplombe dans Une grande excursion. Miniaturiste n’est donc pas minimaliste : chacun des deux courts relève de véritables défis visuels, et l’ampleur de la tâche se précise lorsqu’on sait qu’il a fallu quatre ans, après Une grande excursion, pour donner vie à un second court-métrage. D’où, dans Un mauvais pantalon, une surenchère au niveau de l’action et de la vitesse, notamment dans la fameuse course-poursuite sur un train mécanique (dans l’appartement !), où Gromit, afin d’attraper le pingouin, prolonge le tracé du train en marche avec les rails qu’il a dans sa boîte de construction.

Les animaux aux commandes

Surtout, l’ambition n’est pas qu’esthétique : elle touche aussi aux thèmes explorés. En effet, l’espace peuplé d’inventions où évoluent les deux personnages est certes fourmillant de vie, mais il peut aussi s’avérer menaçant. C’est toute l’évolution d’un court à l’autre qui se joue ici : l’hommage à l’histoire de l’animation dans le premier court, de Méliès à Tintin, laisse la place avec Un mauvais pantalon à une parodie oscillant entre film policier et d’épouvante. L’ailleurs de l’exploration le cède à l’étroitesse de la ville et du cadre domestique. Dans ce retournement, le drame devient possible, à mesure que l’insouciant Wallace est manipulé par son nouveau locataire, qui finit par occuper la place de Gromit et parvient peu à peu à l’exclure de la maison. De même, le pantalon mécanique qui servait initialement à pouvoir emmener le chien en promenade sans avoir à se déplacer, devient un instrument redoutable aux mains du pingouin cambrioleur, indice de l’aliénation potentielle causée par les machines. Derrière le changement de genre se cache donc un parti-pris audacieux, visant à explorer la part d’ombre de la relation entre les deux protagonistes et la dangerosité potentielle des inventions dont Wallace raffole. D’où des scènes frappantes d’ambiguïté, comme celle où Gromit en larmes voit, depuis sa niche, son maître trinquer et festoyer avec le nouvel hôte : un tableau en ombres chinoises à la fois drôle et inquiétant. Le choix de placer Gromit au centre de l’action ne sera pas sans échos par la suite, aussi bien dans les aventures du duo que dans d’autres séries telles que Shaun le mouton, voire Chicken Run. Autant de films où c’est l’animal qui prend les choses en main devant la passivité des maîtres, et se confronte avec inventivité et esprit d’initiative, à la part plus sombre du monde des humains. C’est cette ambivalence du microcosme de Nick Park qui permet à ses films s’adresser à un public où enfance et âge adulte se croisent, et de continuer à exercer sa fascination encore aujourd’hui.

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