Accueil > Actualité ciné > Critique > Welcome to New York samedi 17 mai 2014

Critique Welcome to New York

Le diable par la queue, par Matthieu Santelli

Welcome to New York

réalisé par Abel Ferrara

Que serait Cannes sans son petit film à scandale ? Le film qui choque le bourgeois, qui bouscule la morale, qui dérange ! Cette année, cette charge désormais routinière est dévolue à Abel Ferrara et Vincent Maraval avec leur Welcome to New York qui prépare le terrain depuis un petit moment, entre une com’ savamment orchestrée et un sujet on ne peut plus criard puisqu’il s’agit ni plus ni moins de l’adaptation de l’affaire DSK. Le film s’est d’ailleurs invité tout seul à Cannes puisqu’il n’est présenté dans aucune sélection, seulement là pour le marché du film, en quête désespérée d’un distributeur tandis qu’il est déjà disponible en VOD pour les petits curieux.

Mais qu’y a-t-il de si scandaleux là-dedans, finalement ? L’audace d’aborder une affaire encore fraîche, avec un vrai parti-pris (car ici, le viol Abel et bien lieu) ? Le culot de mettre en scène en les déguisant à peine de vrais personnages publics ? La provocation de montrer des scènes de sexe très explicites (du jamais vu !) ? Ou le soupçon d’antisémitisme que certains nez bien chatoyants ont cru flairer ? Non, rien de tout ça bien sûr. Le véritable scandale ici, c’est l’abyssale inconséquence du film tant Ferrara prend l’affaire par le petit bout de la lorgnette, tant il ne s’en tient qu’aux « faits » tels qu’on se les imaginait à l’époque où cette histoire défrayait encore la chronique. Ce qui est scandaleux, c’est cette paresse qui utilise la montagne Depardieu pour n’accoucher que d’une souris en forme de docu-fiction, avec passage en revue de tous les moments clés : orgies et débauche, Nafissatou assaillie, oubli du BlackBerry, arrestation à l’aéroport, incarcération à Rykers, assignation à résidence, scènes de ménage et un flash-back Tristane Banon en guise de bonus. Le film se contente d’illustrer l’affaire avec la morne pulsion scopique que dissimule l’énonciation des prompteurs des journaux télé.

Body Snatchers

S’il y a ici un regard sur l’affaire, une interprétation des faits, c’est plutôt sous forme de justification, comme on écrit un mot d’excuse pour expliquer une absence ou un retard. Car, et c’est tout le problème, Ferrara est un réalisateur théorique, pas tant dans l’incarnation que dans le concept : Depardieu/Devereaux/DSK = sex addict = individu qui baise ou parle de cul. Ses thématiques de prédilection, propres aux réalisateurs italo-américains, à base de déchéance catholico-maniaque sont bien trop schématiques, apposées au film telle une vignette sur un pare-brise. Ça tient plus de l’estampillage que du cinéma. D’où, aussi, l’inadmissible pauvreté esthétique du film, la grande misère de son imaginaire. On devine bien sûr que la nanardise des scènes de sexe par exemple, qui empruntent leur imagerie aux productions pornographiques de luxe, type Marc Dorcel – malgré le gros Gégé qui y grogne et y agite ses balloches –, renvoie à la jouissance médiocre du personnage, qui baise mal et éjacule frénétiquement. Mais elles évacuent aussi tout état des lieux des désirs, qui ne dépassent jamais ici les catalogues PornTube qui dressent la liste des tristes et lisses fantasmes masculins tel que les pornographes se les figurent. Le sexe dans sa représentation la plus surfaite, tout en signe, jamais en affect. Difficile dès lors de croire à une quelconque perversité du personnage Devereaux, difficile de croire à la revendication de son droit à jouir. Et impossible surtout de croire aux sentiments de sa femme (pour lesquels Ferrara invoque Truffaut).

Ferrara est un cinéaste de la surface : il ne creuse pas, il observe et attend que survienne un événement, qu’à la surface du film se produise quelque chose que sa caméra fer à repasser viendrait ramasser. Ça peut fonctionner quand on s’appelle Harvey Keitel et qu’on est défoncé mais certainement pas avec Depardieu qui est un fauve qui se dompte à coups de fouet, pas du tout fait pour l’improvisation. Ferrara a beau mettre en avant sa fascination pour lui et forcer la mise en abyme pour tenter d’en faire la matière de son film, rien n’y fait. L’obèse franco-russe fait penser à un lion en cage à qui l’on donne un gros morceau de bidoche dans l’espoir de le faire réagir. Au lieu de quoi, après avoir mangé sans appétit, il pionce tranquillement et se lèche les burnes. C’est dire la tristesse de ce spectacle qui condamne tous les acteurs à pédaler dans la semoule de l’indifférence du réalisateur. C’est le symptôme typique des films montés comme des « coups » qui ne sont que les calculs mesquins de producteurs qui confondent cinéma et addition. Maraval est tombé dans le piège des producteurs français qui se croient plus malins que les autres en assemblant des noms sur un sujet évident, taillé sur mesure pour eux. Au cinéma, l’addition (et l’addiction) ne fonctionne jamais, le résultat est toujours nul dans le sens où il ne produit rien, il n’est qu’une somme qui vaut son addition, une tautologie. C’est ce qui additionne qui est intéressant, c’est le « + » qui éveille le film, pas les valeurs ajoutées. C’est tout ce qui fait défaut à Welcome to New York qui ne dépassera pas la notoriété de son buzz médiatique et sombrera inexorablement dans l’oubli et l’indifférence auxquels il se condamne. Comme tous les mauvais coups.

Annonces