Accueil > Actualité ciné > Critique > Welcome mardi 10 mars 2009

Critique Welcome

Éloge de l’insoumission tranquille, par Sébastien Chapuys

Welcome

réalisé par Philippe Lioret

Exilé (In This World), infiltré (Frozen River), exploité (It’s a Free World !), poussé à la violence (Los Bastardos) ou aux pires compromissions (Le Silence de Lorna), accueilli puis chassé (The Visitor), le clandestin est devenu, par la force des choses, une figure récurrente et familière du cinéma mondial, au point qu’un film hollywoodien à gros budget peut désormais imaginer un futur apocalyptique où le réfugié traqué ou parqué dans des camps sera la norme, et le citoyen à peu près libre (et à quel prix !) de ses mouvements figurera l’exception (Les Fils de l’Homme). Le cinéma français, trop peu concerné par la marche du monde, se fait moins entendre sur le sujet, à part une poignée de films documentaires (ces dernières semaines : 14 kilomètres, Un aller simple pour Maoré), quelques fictions auteuristes (La Blessure) et autres fables molles et décontextualisées (Éden à l’ouest). On espérait, sans trop y croire, qu’un réalisateur français s’empare du problème pour proposer enfin une œuvre à la fois courageuse et grand public. Avec Welcome, c’est désormais chose faite.

Bilal, jeune Kurde d’Irak, a traversé le Moyen-Orient et l’Europe pour aller retrouver à Londres la femme qu’il aime, la belle Mina. Bloqué à Calais, il cherche un moyen d’atteindre l’Angleterre avant que le père autoritaire de Mina ne la marie à un autre. En désespoir de cause, il décide de traverser la Manche à la nage. À la piscine municipale, il fait la rencontre d’un maître-nageur, Simon, qui va se prendre d’amitié pour lui, et tout faire pour l’aider – au risque de compromettre sa petite vie bien rangée.

Philippe Lioret n’est pas un foudre de guerre, et ses comédies sophistiquées (Tenue correcte exigée, Mademoiselle) ou ses mélos familiaux (L’Équipier, Je vais bien, ne t’en fais pas) ont rarement suscité l’enthousiasme des cinéphiles. Pour reprendre l’expression précédemment utilisée dans ces colonnes, ses films sont de « jolies coquilles un peu vides ». Si son cinéma très sage et un peu mièvre reste estimable et plane à cent coudées au-dessus de la moyenne du cinéma populaire français, l’idée de le voir s’attaquer au drame des sans-papiers avait de quoi faire frémir, et malgré les échos très positifs du festival de Berlin où le film a reçu un accueil très chaleureux, il faut bien avouer que l’on ne s’est pas bousculé à Critikat pour aller voir Welcome

La première demi-heure du film rassure pourtant. Lioret se concentre sur la figure de Bilal : il suit ses tentatives pour traverser la Manche, décrit sans complaisance ses relations avec les autres clandestins, faites de fraternité et de solidarité mais aussi de calculs, de rackets et d’exploitation, montre l’aide, insuffisante mais indispensable, que les associations apportent aux réfugiés en leur distribuant des vêtements et de la nourriture. Lioret et ses co-scénaristes se sont inspirés de témoignages de réfugiés et de bénévoles, ce qui donne à leur récit une réelle force documentaire. Toute cette partie est ainsi filmée avec une grande sobriété et sans aucun angélisme. Par moments, la mise en scène de Lioret se fait presque dardennienne : en collant aux moindres actions de Bilal, en le filmant à hauteur d’homme, elle rend ses tribulations captivantes. Ainsi, la scène où il se cache à bord d’un camion de marchandises est un modèle de suspense et d’efficacité : chaque geste (déchirer la bâche du camion, se faufiler à l’intérieur, guetter le poste de contrôle, enfouir sa tête dans un sac en plastique pour ne pas trahir sa présence en respirant) est comme saisi sur le vif, avec une rigueur tout entière mise au service du suspense et de l’émotion. On a beau se douter que la tentative est vouée à l’échec (autrement, il n’y aurait plus de film !), on se prend à espérer que le camion passe, que le jeune homme réalise son rêve.

Mais Bilal et ses compagnons de route seront découverts, ce qui permettra au film de faire intervenir le personnage de Simon. Vincent Lindon lui prête ses yeux mouillés, sa voix sourde et sa mine de chien battu. Qui d’autre que Lindon, aujourd’hui, en France, pouvait camper avec autant de subtilité et d’évidence un type ordinaire et sympa, dépassé par des événements dramatiques auxquels il oppose un mélange de résignation et de résistance douce ? Avec ce choix de casting avisé mais sans risque, on sent la volonté d’ouvrir le film à un plus large public, qui n’aurait pas forcément eu envie d’aller suivre les vicissitudes d’un jeune immigré kurde si la possibilité d’une identification avec un acteur français à la fois digne et populaire ne lui était pas proposée.

Avec l’irruption de Simon, le film semble s’orienter vers le mélo sentimental gnangnan (à l’image des quelques accords de piano qui viennent souligner que oui, se faire quitter par sa femme, c’est triste). Les affres du quadragénaire délaissé éclipsent rapidement les soucis de Bilal, et c’est tout le personnage du jeune clandestin tel qu’il se présente désormais qui finit par devenir trop théorique : joli garçon, bien élevé, parlant un anglais correct, il ne vole pas, ne mendie pas, ne trafique pas, ne revendique rien d’autre que le droit de passer en Angleterre. Il n’est à aucun moment question de ses convictions religieuses ou politiques ; il ne fuit pas la misère ou l’oppression, il cherche juste à rejoindre la femme qu’il aime ! Comme dans The Visitor, œuvre avec laquelle Welcome entretient de nombreuses correspondances, l’Autre est ici domestiqué, réduit à son aspect le moins dérangeant, transformé en fils d’adoption idéal pour Occidental dépressif et sans enfant. C’est le principal défaut du film, qui finirait par devenir rédhibitoire si l’intrigue n’empruntait une nouvelle bifurcation, en s’orientant sur les conséquences pour Simon de l’aide qu’il a décidé d’apporter au jeune sans-papiers.

Au début, ce qui motive Simon est un mélange de sentiment de culpabilité (la scène dans le supermarché où il assiste sans réagir au refoulement d’immigrés par les vigiles), de générosité instinctive… et de volonté de prouver à son ex-compagne qu’il n’est pas un loser égoïste et qu’il mérite peut-être une deuxième chance. On peut certes se désoler de la faiblesse du prétexte (il serait donc impossible d’aider un être humain en détresse autrement que pour reconquérir sa femme ?), mais il n’est qu’un point de départ pour une prise de conscience plus profonde. En développant une réelle affection pour Bilal et en décidant de lui donner des leçons de natation, puis de l’accueillir chez lui, Simon se rend, d’abord inconsciemment puis de plus en plus délibérément, coupable « d’assistance à l’immigration clandestine ». Il va alors subir diverses vexations, de plus en plus humiliantes, de plus en plus kafkaïennes.

Welcome a l’immense mérite de montrer sans fard les rouages de l’abjecte machinerie administrative et policière chargée de traquer les clandestins et ceux qui leur viennent en aide. Fichage, délation, surveillance, convocations, perquisitions au petit matin, bastonnade : tout y passe – sans même parler du numéro dont on tatoue au marqueur indélébile le poignet des clandestins et qui évoque de bien fâcheux souvenirs… Par un mouvement scénaristique pour le coup remarquablement maîtrisé, Simon subit une double transformation : tandis qu’il devient un suspect, puis un criminel aux yeux de la société et de la loi, son humanité et son courage se révèlent à ses propres yeux (et à ceux de sa compagne, témoin avec le spectateur de cette émouvante mue). La certitude tranquille de son bon droit et de son bon sens qu’il oppose à ces fonctionnaires brutaux ou chafouins, qu’on devine à peine caricaturés, transcende ce personnage passablement falot et donne toute sa portée politique au film.

La rencontre du clandestin résolu et du maître-nageur velléitaire est donc moins le sujet de Welcome qu’un prétexte pour rendre hommage aux résistants ordinaires qui combattent sans soutien ni moyens un système sans visage et sans âme, mais elle reste le symbole d’un film qui cherche à mêler le mélodrame social à la Ken Loach à l’habituel drame sentimental français. Si cette greffe ne prend qu’imparfaitement, elle a le mérite d’avoir été tentée, et – qui sait ? – d’ouvrir le passage à d’autres fictions plus fortes et plus engagées encore. Longtemps cantonné loin des regards, dans le centre de rétention de la conscience collective, le « sans-papiers » n’est désormais plus sans images : rien que pour cela, et pour avoir mis en lumière la honte nationale que représente leur traque par l’État français, on doit saluer le film de Philippe Lioret, et lui souhaiter de conquérir le plus large public possible.

Annonces