Accueil > Actualité ciné > Critique > Who’s That Knocking at My Door mardi 9 juin 2009

Critique Who's That Knocking at My Door

Italianamerican, par Romain Genissel

Who’s That Knocking at My Door

réalisé par Martin Scorsese

Pour le compte de son film d’études à la New York University, le jeune Martin Scorsese, déjà auteur de courts métrages remarqués, tourne des scènes éparpillées au cœur de son environnement communautaire et au centre de son imaginaire personnel. Véritable film indépendant à deux pas du home-movie, Who’s That Knocking at My Door s’intitule Bring on the Dang Girls avant de matérialiser de nouveaux espaces et se concentrer sur la rencontre du jeune J.R. (Harvey Keitel) et de l’angélique actrice Zina Bethune. Genèse d’une grande œuvre, le film vaut essentiellement pour sa peinture de la communauté italo-américaine de Little Italy mais aussi pour les motifs qu’il expose à travers cette quête de pureté qu’un fond coupable va venir problématiser.

Percée inaugurale du cinéma de Scorsese, Who’s That Knocking at My Door laisse entrevoir la naissance d’un cinéaste riche d’une identité métissée et d’une jeunesse passée à observer autant les caïds de son quartier que les westerns de l’âge d’or hollywoodien. Inspiré par les intérieurs de Shadows et la vacance des scènes de la Nouvelle Vague mais plus sensiblement par l’Italie des films comme Accattone ou I Vitelloni, le film se déroule comme un gigantesque flash-back dessinant le chemin de croix du jeune J.R. Le décor, implanté entre les façades et dans les espaces confinés où vit la communauté italienne, agit alors comme le centre névralgique d’un environnement où la respiration est aussi ténue que la promiscuité violente.

Et c’est donc tambour battant que le film s’ouvre sur la figure d’une madone, Catherine Scorsese, rompant le pain en assénant à la pâte de la « calzone » ses coups millimétrés. Sous le regard de statuettes sulpiciennes, le montage se libère par cette magnifique surimpression sur une bougie aux allures de cierge. Le celluloïd brûle et vient embraser ce qui constituera l’origine de l’imagerie religieuse que porte le regard du réalisateur. À ces premières flammes eucharistiques, s’ensuit une rixe communautaire sur le macadam new-yorkais. Sur fond de rock’n’roll, de jeunes ritals s’en prennent à leurs rivaux en une chorégraphie saccadée qui préfigure bien les débordements baroques à venir. Et d’entrée de jeu, le dualisme du cinéma de Scorsese frappe fort. D’un côté la famille et son souterrain religieux, de l’autre, le clan des affranchis avec son lot de violences et de fulgurances brutales.

Le film se recentre alors sur ce fils d’émigrés italiens, Harvey Keitel, qui patiente sur les bancs de Staten Island et observe du coin de l’œil une pure américaine dont la blondeur virginale ne le laisse pas indifférent. La rencontre dévoile alors chez le héros scorsesien la naissance du désir et l’impossibilité même de réprimer l’élan amoureux. Gagné par la fièvre, J.R. se rapproche alors de l’ange et se lance dans une séduction gauche en évoquant l’intérêt fondamental du western et la force d’un film comme The Searchers. Comme les Belmondo/Melville d’À bout de souffle, c’est le véritable alter ego de Scorsese qui révèle ici ses références cinéphiliques et s’emploie, dans une diatribe fameuse, à se placer aux côtés des géants de l’histoire du cinéma. Et le filmage de la scène, balancé constamment par ce mouvement rapprochant physiquement les deux corps, impose constamment sa forme libérée et ses cadrages composés sur l’ivresse du sentiment. Grâce à son matériel souple et ses éclairages aux tons cassés, Scorsese réussit là à offrir un moment de respiration qui dit bien pour J.R. une quête d’horizon mais surtout cette volonté de s’extraire du milieu dont les héros scorsesiens proviennent toujours.

Il est clair alors que ce sera par l’alternance de séquences où Harvey Keitel vivote à Little Italy avec ses deux compères et celles des balades amoureuses avec la fille que le film va trouver sa portée et sa circulation première. Ainsi, lorsqu’il regagne son clan, le personnage de Keitel est toujours ramené à son enfermement secret et face à ces projections mentales qui le plongent dans des tourments saisissants (l’acteur Keitel se révèle ici). Isolé dans son for intérieur et pétri par son éducation catholique, J.R. se retrouve constamment dans un entre-deux inconfortable et absolument inconciliable. Il faut voir alors comment l’escapade des trois caïds à Copake, dans la campagne de New York, métaphorise à elle seule ce désir viscéral de changement et un idéal contrepoint (exceptionnel chez Scorsese) aux limites, physiques et morales, qu’impose la communauté.

Prisonnier de son identité culturel et du désœuvrement congénital qui semble l’apanage de ses camarades italo-américains, J.R. cherche finalement l’issue qui le libérera de la voie aliénante à laquelle il semble prédestiné. En cela, la séquence d’étreinte et d’enlacement amoureux avec ses gros plans quasi abstraits reflète bien tout le tiraillement du personnage de Keitel. Alors que les fragments découpés du corps de la jeune Américaine laissent advenir un territoire vierge et inconnu, c’est finalement l’espace de la scène (la chambre des parents de J.R.) implique le retour au gel d’une lumière incertaine et fugace.

La mentalité italienne ainsi que cette posture machiste qui travaille l’ego, impose finalement à J.R. une lente conversion au doute et à la culpabilité. De même, la violence verbale qui façonne tous les comportements de son clan (celui où l’on passe en un éclair d’un « Je vais la frapper » à « Je vais la tuer cette garce ») signera la défaite de sa relation amoureuse et la chute tragique du héros scorsesien. Synonyme de pêché et d’offense à la figure paternelle, le parcours de J.R. impose alors l’étape de l’église où le héros s’en remet à la morale catholique et finit par boire le sang christique. L’image qui se répétera inlassablement chez Scorsese vaudra alors mille fois la séquence orgiaque sur fond de Doors que le cinéaste a dû réaliser trois ans plus tard sur ordre de son producteur et qui se retrouve greffée aléatoirement en plein milieu du film. Mais pour Who’s That Knocking at My Door, on retiendra d’abord une première ébauche technique et les tentatives charmantes d’un film qui contient là, prêt à exploser, les premiers battements d’un cinéma aussi fêlé qu’incandescent. Enfin, Scorsese reviendra cinq ans plus tard avec l’électrochoc Mean Streets et ce qui constituera le manifeste de son talent incommensurable. Mais tout cela est une autre et finalement toujours même histoire.

Annonces