Accueil > Actualité ciné > Critique > Willy 1er mardi 18 octobre 2016

Critique Willy 1er

© UFO Distribution

Dédoublement mortel, par Clément Graminiès

Willy 1er

Co-réalisé par quatre vingtenaires venus du nord de la France, Willy 1er est de ces projets un peu casse-gueules qui sèment le trouble et distillent un léger malaise au point de questionner sur l’intention de départ. Si Daniel Vannet, quinquagénaire devenu acteur sur le tard, porte entièrement le film sur les épaules au point d’incarner deux frères jumeaux (l’un se suicidant, l’autre tentant de surmonter ce deuil), c’est qu’il a avant tout une histoire, un physique et un retard intellectuel qui le distinguent du tout-venant. C’est justement dans le cadre d’une association luttant contre l’illettrisme que les réalisateurs ont fait sa connaissance puis ont décidé de lui consacrer un premier court-métrage, Perrault, La Fontaine, mon cul !, qui démontrait déjà l’engagement dont l’acteur pouvait faire preuve pour incarner un personnage si proche de de lui. Bien heureusement, ce jeu ambigu entre composition et réalité, fiction et approche du documentaire pas très loin d’un épisode de Strip-tease, se solde ici par un regard plutôt bienveillant de la part des quatre réalisateurs, généralement à juste hauteur de leur acteur pour ne pas être suspectés de s’amuser de sa différence, accompagnant même avec une certaine emphase la manière dont son personnage conquiert sa liberté. C’est d’ailleurs ce mouvement qui constitue la partie la plus intéressante du film : d’un deuil si difficile à surmonter qui l’isole encore un peu plus au sein de son village du nord de la France, Willy va puiser en lui la force de trouver du travail et de prendre un appartement dans la petite ville d’à côté, comme si vivre à quelques kilomètres de là où on a passé sa vie marquait un point de rupture et signifiait un dépassement de soi.

Apprentissage et dérapage

De scènes cocasses en nouvelles rencontres (plus ou moins bonnes), notre personnage va donc explorer des territoires inédits pour mieux revenir vers la figure de son frère décédé qui lui manque tant. Le cheminement pourrait émouvoir (et l’émotion affleure parfois, notamment lorsqu’une amitié improbable avec un jeune collègue homosexuel et transformiste l’amène à évoquer les disparus) s’il n’était pas plombé par un naturalisme exagérément blafard qui donne l’impression d’une plongée sociologique parmi les Ch’tis empêtrés dans le dénuement matériel et la misère intellectuelle. Le résultat, d’une prudence qui vire trop souvent à la complaisance, n’a ni l’ironie féroce des Deschiens, ni l’ampleur tragique d’un film de Bruno Dumont : on nage dans un plein entre-deux où les cadres, les axes de caméra et le découpage sentent bon le compromis (les réalisateurs revendiquent d’avoir tout fait à quatre), privant le film d’une vraie vision sur le sujet. Et pourtant, on ne cessera de répéter que Daniel Vannet, dans sa pleine spontanéité, offrait un potentiel plutôt intéressant : une présence qui attrape la lumière, un corps rond capable de contenir une violence inquiétante (notamment lors d’une scène qui l’oppose à sa tutrice incarnée par Noémie Lvovsky). Mais pour toucher à la vérité de ce personnage, il aurait fallu que les réalisateurs donnent un peu moins l’impression d’avoir flairé le bon coup marketing et ne se limitent pas qu’à la seule présence de leur acteur pour justifier l’existence de leur film.

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