Accueil > Actualité ciné > Entretien > Adrian Sitaru mercredi 4 février 2009

Entretien Adrian Sitaru

par Marion Pasquier

Adrian Sitaru

Le premier long métrage du Roumain Adrian Sitaru sort ce 4 février sur les écrans français. Fort d’un grand succès en festivals (Venise, Toronto, Premiers Plans, Palm Spring...), Picnic est un film personnel et singulier que nous vous recommandons chaudement d’aller découvrir. C’est ici avec générosité que le réalisateur et son chef opérateur Adrian Silisteanu reviennent sur les conditions d’un tournage à très petit budget et sur leur façon de travailler. Vous pourrez rencontrer Adrian Sitaru lors de deux séances qu’il présentera, ce mercredi, à 20 heures au Reflet Médicis, et jeudi 5 février, à 19 heures 45 au Mk2 Beaubourg.

Vous saviez dès le début de l’écriture que vous tourneriez le film en caméra subjective. Lorsque vous écriviez une scène, saviez-vous déjà depuis le point de vue de quel personnage elle serait perçue ou avez-vous tourné chaque scène depuis les trois points de vue, et choisi ensuite au montage ?

Adrian Sitaru C’est un peu entre les deux. Je n’ai pas fait de découpage, mais c’est pendant les répétitions que je m’apercevais de ce qu’il était important de voir et de ce qui ne l’était pas. Mais pour l’économie du film, nous avons tourné les scènes plusieurs fois, depuis le point de vue de chacun des personnages. Même si je savais plus ou moins ce que je voulais, c’était plus facile et plus sûr de faire comme ça.

Au montage, vous deviez donc choisir entre de nombreuses possibilités. J’imagine que s’est aussi posé le problème des raccords regards. Le montage a-t-il été difficile ?

Adrian Sitaru Non, ça n’est pas à cause de ça que ça a été difficile. Ça l’a été parce que je n’avais pas de monteur et que j’ai dû apprendre tout seul à utiliser Final Cut. J’avais le temps pour ça, ça m’a pris un an et demi. Les raccords n’ont pas posé trop de problèmes parce qu’on y avait été attentifs pendant le tournage, pour obtenir une continuité. Également, je n’aime pas morceler les scènes comme on peut le faire pour des films plus classiques : j’avais donc des scènes longues, ce qui est plus facile à monter.

Adrian Silisteanu, assistiez-vous aux répétitions pour voir où il valait mieux placer la caméra pendant le tournage ?

Adrian Silisteanu Je ne pouvais pas venir tout le temps car ils ont répété pendant un mois et demi. J’y allais de temps en temps. On calait des journées pour travailler spécifiquement en pensant à la place de la caméra, pour que les acteurs puissent savoir où ils devaient regarder. On faisait des essais, on cherchait quel était le meilleur point de vue, celui d’Ana, de Mihai ou de Iubi, pour percevoir telle scène.

Adrian Sitaru Au départ, je pensais tourner ce qui était vu par Ana de façon plus heurtée, plus mouvementée, car c’était en accord avec son personnage, qui est trouble. On cherchait, pour chaque personnage, une façon de filmer adaptée à ses caractéristiques. Et puis je me suis rendu compte que c’était trop difficile. Par exemple pour Ana, on ne pouvait pas faire trembler comme ça la caméra, c’était trop difficile à suivre pour le spectateur. Mais j’ai cadré de façon différente : quand c’est Ana qui regarde, les plans sont plus rapprochés.

Est-ce que vous filmez les répétitions ?

Adrian Sitaru Oui, je les filmais avec ma caméra DV, pour que les acteurs s’habituent à sa présence, sachent où regarder. Ça me servait aussi à moi, je me rendais mieux compte de ce qui se passait. On avait du temps et ça ne coûtait pas cher, donc on pouvait filmer tout ça. Même si je savais déjà que je ne garderai pas certaines choses, c’était plus facile de les filmer pour ensuite se rendre compte de ce qu’il fallait faire. Sur le tournage, ça allait plus vite.

Adrian Silisteanu Ce qui était difficile par contre, c’est que sur la caméra DV d’Adrian il y avait un filtre qui réfléchissait l’image des acteurs. Ils étaient confrontés à une double difficulté : non seulement c’est à la caméra, et non à un autre acteur, qu’ils devaient s’adresser, mais ils étaient en plus face à un miroir qui leur renvoyait leur propre image. Au tournage au moins, ils n’avaient pas à faire face à ce problème-là. Moi pendant le tournage, j’avais besoin que les acteurs me rappellent exactement ce qui devait être vu. Je ne pouvais pas tout mémoriser car il fallait que je pense en même temps à d’autres problèmes de prise de vue. Par exemple, s’il fallait montrer un bout de cuisse, l’acteur me faisait un signe discret pour me le rappeler et que je bouge ma caméra en conséquence.

Adrian Sitaru Moi non plus je ne pouvais pas me souvenir de tout. Mais les acteurs, eux, savaient très bien ce qu’il était important de voir. Donc ils nous faisaient des signes, pour garder la continuité.

À cause de ces problèmes de raccords, le travail de la scripte devait être difficile ?

Adrian Sitaru On avait une scripte, mais au fond on n’en avait pas tellement besoin. Parce qu’à cause de la caméra subjective, c’est impossible de se rappeler tous les détails, une seule personne ne peut pas contrôler tous les raccords. Même la meilleure scripte du monde n’y parviendrait pas.

Adrian Silisteanu En fait, tout le monde faisait le travail de la scripte. En étant tous attentifs pendant le tournage, et aussi en regardant ce qui venait d’être tourné.

Est-ce que les déplacements des acteurs étaient précisément détaillés dans le scénario ou les avez-vous laissés les improviser ?

Adrian Sitaru La plupart des déplacements étaient écrits. Nous les avons calés pendant les répétitions. Mais pendant le tournage, on se rendait compte qu’il y avait certaines choses qu’on ne pouvait pas faire. À cause de la lumière, du contrejour, ou parce que certains mouvements de caméra étaient trop compliqués, par exemple pour la scène dans la voiture. Dans ces cas-là les comédiens ont fait des improvisations. Mais ça n’a pas posé de problèmes parce qu’ils savaient ce qu’il était important de conserver pour garder la continuité.

Qu’en est-il des dialogues ? Les avez-vous modifiés pendant les répétitions, ou pendant le tournage ?

Adrian Sitaru Pour tous mes projets, même si j’ai un meilleur dialogue dans le scénario, si pendant les répétitions je me rends compte que ça ne fonctionne pas et que les acteurs ont une meilleure proposition à faire, on change les dialogues. Mais ça se passe essentiellement pendant les répétitions, pas tellement au tournage. À un moment dans Picnic, Ana a un long monologue. C’était impossible de garder le texte tel quel : la comédienne connaissait l’essence du texte que je voulais garder, et à partir de là elle a un peu improvisé. Mais en général, je ne veux pas prendre de risques en les laissant improviser. On n’a pas assez de temps pour ça.

Combien de temps a duré le tournage ?

Adrian Sitaru En tout on a dû tourner 12 jours, mais le tournage s’est étalé pendant un mois. On a même tourné la scène de la noyade des mois plus tard. Au départ, je voulais tourner en 7 jours. Mais on a commencé en octobre, où les journées sont courtes et pluvieuses. On tournait de 9 heures du matin à 5 heures de l’après midi, puis on devait s’arrêter parce que la nuit tombait. Si on avait tourné en plein été, le tournage aurait duré moins longtemps car les journées de travail auraient été plus longues.

Comment avez-vous fait pour obtenir une homogénéité lumineuse ?

Adrian Silisteanu Il n’y a aucune homogénéité ! Il y a la lumière du matin, celle du crépuscule, le temps est nuageux, puis il est dégagé... Même la couleur des arbres est différente, parfois ils sont verts, puis jaunes, parce que la nature avait changé entre deux moments du tournage. De toutes façons, avec notre budget on n’avait pas le temps de faire autrement. Donc il valait mieux tourner, même sans raccords lumière, que de ne pas tourner du tout.

Avez-vous pu tourner dans l’ordre chronologique ?

Adrian Sitaru On a essayé, ça aurait été idéal. Les premiers jours on a tourné dans l’ordre. Mais si on avait voulu continuer comme ça, on aurait été obligés de s’arrêter. Donc entre mettre trois mois à finir le film et tourner dans le désordre, on a choisi la seconde solution. Par contre, à la fin on a tourné des scènes supplémentaires qu’on n’a pas gardées au montage. Ça donne l’impression qu’on avait du temps et de l’argent à gaspiller en prises inutiles !

Comment s’est passé le tournage de la scène dans la voiture ?

Adrian Sitaru C’était horrible.

Adrian Silisteanu À Venise (où Picnic était présenté cette année dans la section Venice Days, ndlr), on m’a demandé comment on aurait tourné le film si on avait eu davantage d’argent. J’ai réfléchi et aujourd’hui je sais comment on aurait fait. Avec de l’argent, ça aurait été possible de tourner même avec une plus grosse caméra. Au lieu de tourner une scène en une demi-journée, on l’aurait tournée en deux jours. On aurait pu installer du matériel, découper le toit de la voiture... Comme ça, ça n’aurait pas été difficile, mais il aurait fallu beaucoup d’argent. Dans la voiture, quand je filmais depuis le point de vue de Iubi, la conductrice, je ne pouvais même pas voir le cadre. J’étais coincé à côté de sa tête et je filmais à l’aveugle. Même si on avait eu l’argent pour acheter un moniteur, on n’avait pas la place de le mettre à côté de moi.

Adrian Sitaru Moi j’étais assis à l’arrière et je contrôlais sur un petit moniteur. Mais je ne pouvais pas du tout le montrer à Adrian. C’était vraiment très compliqué. Quelqu’un m’a demandé un jour si j’avais prévu que la caméra remue autant dans cette scène. Je ne l’avais pas prévu, ces tremblements étaient dus à la route, qui était toute crevassée. Et je n’ai pas eu le temps de re-tourner la scène.

Adrian Silisteanu Oui, un tournage est aussi une question de chance.

Adrian Sitaru Et c’était dangereux ! La comédienne qui interprète Iubi venait d’avoir son permis de conduire, elle devait se concentrer sur sa route, pleine de trous, sur son jeu, et avec une caméra collée à son cou, c’était vraiment difficile. Mais c’est elle qui devait être au volant, parce que je voulais qu’on voie ses mains.

Est-ce que vous regardez les rushes pendant le tournage ? Est-ce que vous les montrez aux acteurs ?

Adrian Sitaru Quand on avait le temps (parce que les prises sont longues), oui on les regardait. On en faisait aussi des copies, pour être sûrs de ne pas perdre la prise par accident.

Comment travaillez-vous avec vos comédiens ? Comment leur parlez-vous de leurs rôles, quels types d’indications leur donnez-vous ?

Adrian Sitaru En général, je leur explique les tics de langage de leurs personnages. Iubi en a un, elle utilise souvent un certain mot roumain, et cette façon de s’exprimer est en accord avec son personnage. Ces tics de langage étaient aussi importants pour Ana, qui est étrange et doit jouer de façon étrange. Je leur explique la psychologie de leur personnage, je leur dis pourquoi à ce moment là ils doivent agir de cette façon là ou s’exprimer comme ça. Pourquoi c’est cohérent par rapport à ce qui s’est passé avant pour le personnage et à ce qu’il est. J’essaie de leur parler précisément, je n’aime pas dire, par exemple pour Ana, « tu fais ça parce que tu es un ange (ou un démon) », je veux que les indications psychologiques soit précises pour que les personnages et le film soient logiques.

Vous avez donc l’impression de bien cerner vos personnages, alors qu’ils peuvent demeurer troubles pour le spectateur ?

Adrian Sitaru Oui bien sûr. Mais ce que je pense d’eux importe peu par rapport à ce que vont en penser les spectateurs. Je voudrais que chacun puisse interpréter différemment ces personnages et leur histoire.

Dans le dernier plan, alors qu’Ana est censée être morte et qu’on était enfermés avec Mihai et Iubi dans la voiture, vous allez placer la caméra à l’extérieur du véhicule, qu’on regarde s’éloigner. Cela surprend, car on ne sait pas qui regarde. Pour vous, qui regarde dans ce plan ?

Adrian Sitaru Pour moi, c’est Ana qui regarde. Elle ment tout le temps, donc elle a aussi fait semblant de se noyer. Mais on peut aussi penser que c’est le chasseur, ou Ionit. On peut aussi se dire que c’est Dieu, ou le réalisateur. Je veux que le spectateur soit libre d’interpréter cela.

Vous dites que votre film parle de l’absurde, et de l’autodestruction. Pouvez-vous revenir sur cette idée là ?

Adrian Sitaru Cette question-là m’intéresse, car je ne comprends pas pourquoi nous agissons de façon si destructrice dans nos relations, amoureuses ou familiales. Nous sommes la seule espèce sur Terre à nous comporter comme ça, à blesser les gens qu’on aime.

Vos personnages ne sont pas tellement aimables, pourtant vous ne les jugez pas...

Adrian Sitaru Non, je n’aime pas les réalisateurs qui jugent leurs personnages. Dans mon court métrage, Waves, j’ai fait comme dans Picnic, je ne porte pas de jugement moral sur les personnages.

Vous avez tourné Waves après Picnic. Qu’est-ce qui a changé de l’un à l’autre dans votre façon de travailler ?

Adrian Sitaru Waves est plus classique, je n’y ai pas utilisé la caméra subjective. Mais j’y parle d’un comportement humain assez semblable à celui dont je parle dans Picnic. Les personnages des deux films se ressemblent un peu, ils ont des principes mais pas de moralité. Dans Waves il y a aussi beaucoup de gens (le film se passe sur une plage bondée), dans Picnic il y en a très peu. J’ai tourné mon court métrage dans des conditions financières beaucoup plus confortables.

Aviez-vous pensé à faire intervenir davantage de personnages dans Picnic ?

Adrian Sitaru J’avais pensé montrer le mari de Iubi au début, mais je me suis rendu compte que c’était plus intéressant de ne pas le faire, de laisser le spectateur découvrir petit à petit la nature de la relation de Mihai et Iubi. J’ai rajouté le chasseur et Ionit dans les dernières versions du scénario, parce que je me rendais compte que j’avais besoin d’eux.

Adrian Silisteanu, est-ce vous qui avez fait l’image de Waves ?

Adrian Silisteanu Oui.

Et allez-vous garder la même équipe pour votre prochain projet ?

Adrian Sitaru Nous étions une très petite équipe. Je n’avais même pas d’assistant.

Adrian Silisteanu Moi j’en avais un, mais de toutes façons nous ne pouvions pas utiliser grand-chose pour la lumière : la caméra faisait des tours à 360 degrés, donc on ne pouvait pas rajouter d’éclairages car ils seraient apparus dans le champ. L’équipe se réduisait à nous deux, les comédiens, mon assistant et une maquilleuse.

Est-ce que ce tournage est un bon souvenir ?

Adrian Sitaru C’était bien, mais ça serait difficile de revivre ça. J’étais vraiment très anxieux parce que le moindre détail pouvait tout faire rater. La voiture était la mienne, si elle était tombée en panne on n’aurait rien pu faire ; l’équipe, qui n’était presque pas payée, pouvait trouver un travail rémunéré à la dernière minute, ce que j’aurais très bien compris... C’est un vrai plaisir de travailler sur un tournage professionnel, où on dispose de tout le confort. Mais là je devais penser à tout, au matériel, aux comédiens, à la gestion des imprévus, à faire les cafés et les sandwichs...

Aurez-vous davantage de moyens pour votre prochain film ?

Adrian Sitaru Nous sommes obligés d’en avoir plus, et de toutes façons ça ne pourra pas être pire ! La moitié du film se passera dans un hôpital, nous aurons besoin d’un train, de lumière, il y aura 32 personnages... Donc oui, nous aurons besoin d’argent.

Le scénario est-il fini ? Quand avez-vous commencé à penser à ce projet ?

Adrian Sitaru Le scénario est quasiment fini, oui. J’ai commencé à y penser il y a un an et demi. J’ai mis aussi longtemps à l’écrire que Picnic, mais c’était plus facile car j’ai bénéficié d’un workshop à Amsterdam, où des professionnels m’ont aidé. Ça m’a fait gagner du temps, car en Roumanie nous n’avons pas de bons cours de scénarios, et je ne suis pas scénariste.

Comment fonctionne le système de production en Roumanie ?

Adrian Sitaru Nous avons une plateforme de production, comme le CNC. À partir de là, nous pouvons chercher des co-producteurs, à l’étranger, auprès des chaines de télévision et des publicitaires.

Adrian Silisteanu Mais c’est compliqué à cause des pressions exercées par les télévisions et les médias. Pour les productions indépendantes, c’est difficile d’obtenir de l’argent des publicitaires.

Adrian Sitaru Mais si tu es un bon réalisateur en Roumanie maintenant, c’est possible de trouver un co-producteur en Europe. Bien sûr, c’est plus facile pour moi maintenant, après avoir fait Picnic qui a obtenu des succès dans les festivals. Si tu n’es pas connu et que tu n’as pas fait de court métrage remarqué, c’est toujours un peu difficile car il n’y a pas beaucoup d’argent en Roumanie pour le cinéma. Cette année, l’équivalent du CNC a financé une vingtaine de projets seulement. Ce qui ne veut pas dire qu’ils vont tous être tournés, car ils doivent encore trouver d’autres sources de financement. L’an dernier, 10 ou 12 films ont été tournés, c’est un chiffre record depuis la Révolution.

Adrian Silisteanu En ce moment, le gouvernement met la pression au CNC pour qu’il accroisse ses critères de qualité. Avant la Révolution, il n’y avait que les « dinosaures », les vieux réalisateurs connus et proches du gouvernement, qui recevaient de l’argent. Maintenant le gouvernement donne aux plus jeunes.

Dans combien de pays Picnic a-t-il été acheté ?

Adrian Sitaru Dans une dizaine. Au Luxembourg, en Belgique, Italie, Grèce, Danemark, Inde (je ne sais pas pourquoi ils le veulent !)...

Adrian Silisteanu Parce que Maria (l’actrice qui interprète Ana) est très belle !

Adrian Sitaru Maintenant que le film a gagné un prix au Festival de Palm Spring, on aimerait le vendre aux États-Unis, même si c’est dans peu de salles, c’est important.

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