Anne Fontaine
Anne Fontaine

    Anne Fontaine

    pour la sortie de son film « Entre ses mains »

    Anne Fontaine présente actuellement son dernier film, Entre ses mains, où elle met en scène Isabelle Carré et Benoît Poelvoorde, en proie à une passion amoureuse atypique. La réalisatrice nous parle de ses acteurs, de ses personnages, et de ce qu’elle voulait transmettre à travers l’histoire de ce couple.

    Qu’est-ce qui vous a interpellée dans le roman de Dominique Barbéris, et qu’en avez-vous conservé ?

    En fait je m’en suis éloignée énormément. Il y avait dans le roman l’embryon de mon sujet, et en même temps j’étais libre de l’interpréter totalement autrement. Dans l’histoire, il y avait une fille qui n’était pas mariée, et qui allait fantasmer sur un homme, dont on se demandait s’il n’était pas un tueur de femmes. C’est tout. C’est un roman très analytique, très intellectuel. J’ai rencontré l’auteur, et lui ai demandé si elle était d’accord pour que je la trahisse complètement. C’est-à-dire que je raconte tout à fait une autre histoire à partir de ce rapport d’amour-là. Ce que j’ai gardé, c’est la compagnie d’assurances, car j’aimais bien l’idée qu’elle traite le malheur des autres, ce qui était intéressant par rapport au sujet, et en même temps assez cruel sur l’ironie du destin. J’ai inventé l’idée que ça se passe en province au lieu de Paris, et j’en ai fait une femme mariée. Lui n’existait quasiment pas, c’était une sorte de personnage fantasmatique, sans profession, une sorte d’archange du mal. C’est bien écrit, mais pour le cinéma ça ne va pas. C’est justement parce que c’était incomplet que ça m’a intéressée, et que je pouvais moi-même faire autre chose. Si cela avait été un roman à adapter, je ne l’aurais pas fait. C’est normal, il faut mettre des éléments personnels dedans. Moi j’écris toujours mes films. Je ne suis pas un metteur en scène de commande, j’en suis incapable.

    Avec un tel sujet, vous auriez pu réaliser un film de genre…

    Je ne trouvais pas très intéressant de faire un polar, un film de genre. Je trouve cela plus intéressant d’être du côté de l’humain, tout en travaillant quand même sur un sujet à suspense, puisqu’on se demande jusqu’où va aller leur relation, si elle va devenir sa proie, si elle va le sauver. Toutes ces questions sur la rédemption, sur la condition humaine me paraissaient mille fois plus intéressantes que le simple fait de faire peur. D’ailleurs les gens me disent que ce qui fait peur c’est que cela a l’air très naturel . En fait c’est une femme ordinaire qui rencontre un type qui a l’air comme vous et moi, seulement, le taux d’adrénaline est un peu différent, on sent quand même qu’il y a un état d’urgence. C’est vraiment du point de vue de l’intime que ça m’intéressait, ce qui se passe dans les émotions de ces deux êtres-là, puisque pour lui aussi c’est probablement la première fois qu’il tombe amoureux, c’est un sentiment pour lui inconnu, et qui rend sa condition terrible, puisque leur relation pourrait être possible, sans l’être vraiment. C’est cette tragédie qui était intéressante, et cet amour si particulier, beaucoup plus que dans un film de genre, où il y a des codes à appliquer.

    Qu’est-ce qui vous a intéressée dans le personnage du tueur en série ?

    Les gens extrêmes m’ont toujours intéressée, car ils vous font réfléchir sur vous-mêmes d’une manière incroyable, parce qu’on a tous une zone d’ombre potentielle, mais on passe rarement à l’acte, on la laisse de côté. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la manière dont il tue, ce côté à l’américaine, pour moi c’est secondaire. La seule scène violente est tournée de manière naturelle, il n’y a pas d’effet, elle n’est pas trafiquée, et elle est unique, donc elle marque forcément.

    Vous avez demandé l’avis de Stéphane Bourgoin, un spécialiste des tueurs en série. Qu’est-ce qu’il vous a apporté dans l’élaboration du personnage ?

    Il a lu le scénario. Je trouvais intéressant de le rencontrer dans la mesure où il a rencontré quatre-vingts hommes qui ont tué des femmes, de genres très différents, même s’il y a quelque chose qui les unit tous dans cette transgression suprême qu’est le meurtre. Stéphane Bourgoin m’a dit que le personnage était très crédible. On pense souvent que les psychopathes sont des types complètement hagards, qu’ils n’ont aucune sensibilité. Il m’a dit qu’il y avait quelques cas, et celui-là en faisait partie, de personnages qui sont extrêmement charismatiques, manipulateurs, et que quand la souffrance entrait dans leur vie, leur condition devenait terrible, ce qui est le cas de mon personnage. Il m’a donc légitimée dans ce que j’avais intuitivement défini. Pour un sujet comme celui-là, ça ne pouvait pas être que du romanesque, il fallait que ce soit vrai.

    Comment expliqueriez-vous la relation qui se noue entre Claire et Laurent ?

    Le sujet joue avec plein de possibilités : est-ce qu’elle va essayer de le calmer, de le fuir, ou même devenir la future proie et se sacrifier ? En même temps, on sent que dès le départ, quelque chose l’apaise dans sa présence. Il n’y a pas en elle d’agressivité sexuelle affichée. S’il l’avait rencontrée il y a vingt ans, peut-être que rien ne se serait passé ainsi. Car tout d’un coup elle pose un regard sur lui différent, et plus le film avance, plus c’est terrible pour lui, parce qu’il pourrait la supprimer. Donc jusqu’au bout on ne sait pas ce qui va se passer.

    C’est difficile de ne pas expliquer, de laisser dans le doute à la fois le personnage de Claire et le spectateur ?

    Pour moi, c’est vital de ne pas expliquer, parce que expliquer c’est simplifier. Si on donne clairement les raisons de leurs actions, c’est ennuyeux. J’ai mis quelques pistes, pour qu’on comprenne quelques éléments, par exemple on sent qu’elle souffre d’un effacement un peu trop grand. On pressent des choses, mais je trouvais vraiment réducteur et appauvrissant humainement d’avoir un dossier qui explique toujours le pourquoi, que ce soit pour elle ou pour lui. L’amour, et ce genre de rencontre, c’est l’arbitraire de la vie, qui vous met en face de quelqu’un qui tout à coup vous regarde d’une autre façon, qui vous écoute, et le personnage est attiré vers quelque chose d’à la fois terrible et bouleversant. C’est un paradoxe, évidemment, mais c’est ce paradoxe qui me semblait intéressant dans le sujet.

    Vous avez beaucoup parlé avec les acteurs de la psychologie de leur personnage, ou vous les avez laissés libre d’interpréter comme ils le voyaient ?

    Je ne laisse jamais la liberté. Évidemment ils vont interpréter, mais il faut qu’il n’y ait pas de quiproquo sur le sens du sujet. Avec Isabelle, on n’a pas beaucoup parlé, si ce n’est des femmes qui tombent amoureuses de tueurs, et de souvenirs personnels. Et avec Benoît, ce fut un travail différent, assez animal, parce qu’il n’avait jamais fait ce genre de rôle de cette façon-là. C’était une façon beaucoup plus intuitive de le diriger. Mais il était tellement proche du rôle pour moi qu’il suffisait de lui donner confiance. Là pour la première fois il a sa vraie voix, en général il la pousse, ça change tout.

    Qu’il interprète le personnage, c’était une certitude, pour vous ?

    Pour moi c’était le seul acteur qui pouvait faire ça… En tout cas de cette façon-là, comme je le voulais. Bien sûr que d’autres acteurs pouvaient le jouer. Je voulais qu’il soit à la fois inquiétant, fébrile, charmeur, et en même temps insolite. Et le rapport à la vérité était important, il ne triche pas, il ne joue pas. On a l’impression que c’est lui, le type. Je sais que c’est un grand acteur, je le sentais.

    Pourtant il dit qu’il était d’abord réticent…

    Il ne voulait pas parce qu’il pensait qu’il n’était pas capable de le faire, et il me trouvait folle. Mais en même temps ça l’intéressait aussi, parce que l’histoire lui plaisait, et il comprenait le type quand même. Donc c’était ambivalent, comme il est lui. Il est extrêmement intelligent, et a une grande sensibilité artistique. Je le connaissais dans la vie, et pour moi il était très proche du personnage, par sa pudeur, sa fébrilité, son incertitude, les questions existentielles qu’il se pose. Le rire est une façon d’alléger les choses. Dans les gens qui provoquent le rire, selon moi il y a deux catégories : ceux qui le font de manière mécanique, qui ne sont pas très intéressants, et d’autres, où il y a une profondeur même dans la façon de faire rire, et on voit bien que c’est très lié au sens du tragique, c’est très proche. Benoît au début ne voulait pas être acteur, il ne se considère pas comme un acteur, donc il était étonné que je pense à lui pour jouer un rôle dit à risques, difficile, où il faut émouvoir, inquiéter, et tout cela lui a fait peur. Mais le fait de braver cette peur a été pour lui vraiment intéressant, il sait maintenant que ce ne sera plus comme avant, ça lui a fait passer un cap. En fait sa grande peur, c’est le ridicule, c’est-à-dire que quand dans le film il doit simplement regarder quelqu’un, sans gesticuler, il a l’impression que c’est ridicule. Moi je lui disais de ne rien faire, je le contenais, et ça il ne l’avait jamais fait.

    Et le choix d’Isabelle Carré ?

    Pour moi c’était une évidence. Je voulais une fille avec une fraîcheur, avec un visage non ambigu, aucune trace de bizarrerie, la fille d’à côté, celle qu’on rencontre partout. Mais sans être faible, ce n’est pas une victime. Une fille lumineuse, construite. Je savais qu’il fallait une excellente actrice, parce qu’il y avait quand même un gros rôle sur ses épaules. L’idée que ça arrive à une fille comme ça me paraissait plus fascinant que si c’est une fille déjà trouble, bizarre, qui ne va pas bien. Parce qu’il n’y a pas d’explication, on n’a rien. On voit qu’elle est un peu chloroformée, mais comme dans la vie de beaucoup de gens, on se marie, on a un enfant, et on travaille. On voit bien qu’elle attendait peut-être quelque chose d’un peu plus excitant de la vie, mais en même temps elle est heureuse, donc elle me semblait l’interprète idéale, et je savais qu’avec Benoît ça marcherait très bien. Ils se sont beaucoup entendus dans le jeu, et elle l’a beaucoup aidé, je pense. Elle était dans la situation de son personnage, de l’aider.

    Quel est selon vous le moment clé du film ?

    Je pensais que le moment très intéressant serait celui où elle lui dit « Je t’aime », et pour moi c’est comme un acte d’auto-désignation, ce n’est pas un hasard. Bourgoin m’avait dit que ce moment était très juste, parce que c’est un déclencheur émotionnel très particulier. Dans cette scène ils sont avec Pauline, la fille de Claire, ils sont comme une sorte de couple. C’est le moment où on passe au point de vue de Laurent, qu’on le suit lui, complètement. Et je trouvais très important qu’il y ait une épreuve de réalité, que ce ne soit pas un fantasme. Sans ce moment-là, ce serait édulcoré, et toute la fin serait beaucoup moins intéressante, de part et d’autre. Sa vérité, ce n’est pas seulement le charme et la drôlerie, c’est aussi cette fatalité. Ce qui est intéressant, c’est ce qui pèse à ce moment-là sur eux, la manière dont ils vont réagir.

    Quand vous écrivez et filmez, vous accordez plus d’importance à l’expressivité des personnages qu’aux mots qu’ils peuvent prononcer ?

    Les sentiments au cinéma, c’est très compliqué. Par exemple, pour Laurent, le langage est une arme de manipulation, mais il parle de moins en moins, et ne parle plus du tout à la fin. C’est quand même un signe, c’est comme s’il baissait la garde. Parler, c’est une façon de contrôler l’autre. Après, c’est au moment de filmer, selon que l’on décide de filmer de telle distance, ou de telle manière, c’est ça qui fait que tout d’un coup, un acteur se met à vivre d’une façon différente. Cela dépend vraiment de la situation, des mots, et des silences. Claire ne parle pas de ce qui lui arrive, elle ne peut pas. Elle est allée tellement loin qu’elle est dans une spirale. Je me suis posée la question de son rapport avec son mari, mais je me suis dit qu’il ne pouvait pas rentrer dedans, parce que dans ce cas, on est dans un autre type d’histoire, on est avec l’idée de la police, ce qui n’a aucun intérêt pour moi, dans ce sujet en tout cas.

    En termes de forme, on observe une rupture par rapport à vos films précédents. Le sujet est toujours grave, mais le style est plus libre, plus léger…

    Le sujet n’est pas si grave que ça. Il est grave, mais en même temps les gens n’en sortent pas plombés, parce qu’il y a quand même l’amour au centre, il y a quelque chose de romantique dans le sujet. Je voulais qu’il y ait du stress, mais aussi que ce soit un film d’amour. Et les gens retiennent plus le film d’amour, d’ailleurs, que le film de suspense. Le style est plus libre, parce que je voulais vraiment être au plus près d’eux. Quand le personnage de Laurent est là, la caméra est toujours à l’épaule, mais discrètement. Je voulais une mise en scène très épurée, qu’elle ne se voit presque pas, et que ce soit comme un document sur ce couple. Qu’on ait l’impression de les voir surgir du naturel total. Je voulais que ça parte du quotidien absolu, pour aller vers quelque chose d’impensable. Mais au début, ils sont dans un bureau, face-à-face, et il ne se passe rien de spécial. Ce qui m’excitait, c’était de partir de ça, puis de monter tous les échelons dans le terrifiant et le bouleversant, puisque ce n’est pas que sur la terreur, c’est autre chose.

    Le suspense du film réside dans le doute plutôt que dans les situations…

    Tout à fait, on a peur pour elle, mais aussi parfois pour lui. J’ai voulu créer une empathie vraiment profonde avec l’un et l’autre. Je n’absous rien, mais ça ne m’intéressait pas d’être du côté de la morale, chacun en pense ce qu’il veut.