Accueil > Actualité ciné > Entretien > Elsa Charbit mardi 14 avril 2015

Entretien Elsa Charbit

En repérages, par Raphaëlle Pireyre

Elsa Charbit

déléguée générale des Rencontres du Moyen métrage de Brive

Après dix années passée à la Cinémathèque en tant que directrice adjointe à l’action culturelle, Elsa Charbit est la nouvelle déléguée générale des Rencontres du Moyen métrage de Brive. Sébastien Bailly, avait en effet annoncé à l’issue de la précédente édition son désir de se consacrer exclusivement à son activité de réalisateur. Dans un souci de continuité avec les dix années qui l’ont précédée, Elsa Charbit revient sur la programmation de cette édition 2015, ainsi que sur les spécificités d’un format pris entre enthousiasmantes expérimentations formelles et préoccupants problèmes structurels de diffusion.

Comment procédez-vous pour la sélection des films en compétition entre le visionnage des films qui vous parviennent et la prospection ?

Le festival est aujourd’hui très bien identifié en France, si bien que les producteurs français nous envoient systématiquement les films qui entrent dans le format, jusqu’aux « 52 minutes » produits pour la télévision. En revanche, je trouve qu’il y a encore un véritable déficit du point de vue européen. La précédente équipe de sélection m’avait alertée sur ce dilemme de devoir choisir des films qu’on l’on juge moins bons pour respecter une certaine représentativité des pays européens au sein de la sélection. Sur les plus de 400 films qui nous sont parvenus, un quart était produit en dehors de France (ou co-produits). Ces films-là représentent environ un tiers de la sélection définitive, et le gros des troupes étant toujours représenté par les mêmes cinématographies actives : la Pologne, le Portugal, le Royaume Uni et l’Allemagne. Je suis absolument opposée à tout idée de quota. Je ne trouve pas défendable de choisir un film par rapport à son origine.

C’est pourquoi nous partons aussi à la pêche avec Eva Markovits et Samuel Petit qui travaillent avec moi à la programmation. Nous menons un travail de prospection qui cible les écoles d’art et de cinéma. Mon regret est que trop peu de films d’animation nous parviennent. Cette année, nous en avons reçu un seul. Les écoles ne fournissent pas de films de fin d’étude de ce format-là, car l’animation représente un tel travail que les films de trente minutes ne constituent jamais la première réalisation. Il nous reste un véritable travail de prospection à faire du côté des associations spécialisées pour trouver des films qui correspondent au format du moyen métrage, peu habituel en animation. On en voit peu, et le plus souvent dans des festivals dédiés.

La sélection resserrée autour de 22 films montre une très grande variété, de la fiction à l’expérimental. Comment opérez-vous les choix entre l’envie de présenter une ligne éditoriale cohérente et le souhait de montrer de la diversité ?

Il faut avant tout que le film par lui-même fasse œuvre cinématographique, qu’il s’agisse d’un geste de mise en scène, d’un regard d’auteur, même si le film est mal équilibré. Cela nous rend bien sûr très heureux d’avoir des propositions très différentes, dans le documentaires, des témoignages de l’ordre de la confessions intime jusqu’à des observations de groupe presque ethnographiques, et des fictions naturalistes mais aussi d’autres formes plus poétiques qui relèvent presque de la fable ou du conte. Mais surtout, les films sont très beaux, j’ai vraiment hâte de les faire découvrir. Bien entendu, le rôle des festivals est d’être défricheur : c’est pourquoi la question de l’inédit est toujours importante. Un film qui n’a jamais été vu et qui auquel nous pouvons donner la chance de rencontrer le public pour la première fois attire évidemment davantage notre attention. Mais il ne faut pas que cela ne devienne une loi incontournable.

Les frontières de la programmation s’ouvrent bien au-delà de l’Europe avec le Panorama consacré au Japon.

Chaque année, un panorama ouvrait une cinématographie européenne. Le festival est européen depuis quelques années, ce qui a permis de faire le tour des pays dont la production de moyens métrages est importante. Les pays du Nord, l’Angleterre, l’Allemagne ont déjà été traités. La mission du festival de mettre en avant le moyen métrage est aussi passionnante que nécessaire, mais je trouve dommage d’accumuler la contrainte géographique à la restriction à un format. J’aimerais pourvoir montrer des films du monde entier. À défaut de pouvoir dans l’immédiat ouvrir la compétition à l’international, ce qui demanderait des moyens financiers bien plus importants, je me suis efforcée de donner cette ouverture à la programmation.
Le festival, qui est très bien ancré sur le territoire français depuis plusieurs années a cherché à s’ouvrir progressivement à la francophonie puis à l’Europe en tâchant de se garantir la maturité de cette ouverture.

Certes, la dimension européenne correspond à une réalité politique qui est l’appartenance de la France à l’espace européen, mais je ne crois pas aux frontières en terme de cinéma. Pour autant, il ne s’agit pas de s’attaquer à un territoire que l’on n’aurait pas les moyens de couvrir.

Le panorama constitue la fenêtre ouverte au-delà des frontières de l’Europe. J’ai choisi cette année le Japon qui entretient historiquement un rapport avec ce format, avec des cinéastes de Ozu à Ôshima ou avec le pink cinema, ce dont Wakamatsu programmé l’an dernier est un représentant, un cinéma de série B, une industrie qui a produit ces formats courts. Il s’agit d’une cinématographie passionnante très suivie par les festivals ces dernières années. Suite au tsunami, la société japonaise doit se reconstruire, ce qui la rend passionnante à visiter. J’ai demandé à Clément Rauger qui est un fin connaisseur de ce cinéma de composer ce panorama 9 films des cinéastes contemporains les plus reconnus comme Kyoshi Kurosawa à des cinéastes qui sortent de l’école.

Votre expérience à la Cinémathèque française a dû représenter un atout important de votre candidature puisque la programmation hors compétition occupe une place à part pour le festival.

Il est vrai que la programmation hors compétition a toujours été très exigeante et cinéphile. Sébastien Bailly, le fondateur du festival, a su montrer des cinéastes aux démarches créatrices forte qui ont eu une œuvre à géométrie variable, passant du cours au long et pour lesquels la durée est celle qui s’impose artistiquement au film, plutôt qu’un impératif commercial de diffusion. J’ai bien sûr épluché toutes ces programmations passées avec attention, et le premier réflexe, en regardant les programmations consacrées à Jean Renoir, Chris Marker, Agnès Varda, Wakamatsu Kôji, c’est de se dire que la question été vraiment bien explorée.
Mais il reste des idées ! Cette année, j’ai choisi de consacrer une rétrospective au Free cinéma anglais au sein duquel les courts et les moyens ont constitué un vrai laboratoire d’expérimentations pour les jeunes cinéastes autant qu’un moment de bascule du documentaire à la fiction. Ces cinéastes, Karel Reisz, Tony Richardson ou Lindsay Anderson sont davantage connus pour leurs premiers longs métrages de fiction, très imprégnés des problèmes du prolétariat anglais. C’est ce que l’on a appelé la « British New Wave » : l’effervescence qui se fait autour de la rencontre entre de jeunes cinéastes de documentaire et une génération d’écrivains, les « Angry Young Men ». Ces réalisateurs passés à la fiction vont suivre des carrières beaucoup plus commerciales. Le « Free Cinema », c’est la période d’ébullition qui se situe juste avant et qui est absolument passionnante. Ces gens qui sont des metteurs en scène de théâtre et des critiques passent à l’acte et commencent à faire des films avec l’aide de la Bourse d’aide du BFI et font une exploration documentaire passionnante sur le quotidien qui hérite très directement du travail de John Grierson au sein du GPO ou pour des commanditaires privés.

En faisant le constat que les programmations étaient moins suivies que la compétition, j’ai eu envie de proposer des séances par cinéastes. Nous sommes sur un festival court : cinq jours seulement, et il m’a semblé que sans renoncer au principe de la rétrospective, il était d’intéressant d’offrir également un panel qui permette de donner à voir en une séance comment un cinéaste se tire de la contrainte du format, plutôt que de parier sur une fréquentation sur la durée d’une rétrospective. J’en ai choisi quatre et je leur consacre une séance à chacun : René Vautier, Douglas Sirk, Paul Verhoeven et Werner Herzog. À travers ces quatre séances, j’ai à cœur de rouvrir toute l’histoire du cinéma, et de faire une traversée avec des séances fortes.

Le terme de moyen métrage désigne les films dont la durée se situe entre 30 et 60 minutes, mais il ne renvoie à un statut spécifique en terme de production du point de vue du CNC. On peut considérer qu’il cumule les ambitions esthétiques du long et les moyens de financement du court. Comment définiriez-vous l’enjeu du festival vis à vis de ce format ?

Effectivement, cet entre-deux lui permet de rassembler les qualités des deux formats. On retrouve plus aisément dans le moyen métrage une forme de liberté à laquelle la lourdeur de la recherche de financement du long peut nuire. J’ai souvent constaté qu’on entre dans un moyen métrage comme dans un long, car les cinéastes n’y sont pas tenus à l’efficacité du court.

La politique du CNC en matière d’aide à la création du court métrage est réelle, mais le problème du moyen relève surtout de la diffusion. Sébastien Bailly et Katell Quillévéré ont créé le festival autour du constat que les moyens métrages étaient souvent les films qu’ils trouvaient les plus intéressants, mais qu’ils se heurtaient à de graves problèmes de diffusion. Trop longs pour être diffusés dans des programmes de courts, ils sont souvent considérés comme trop fragiles pour faire leur place dans des compétitions de longs. Leur durée restreint naturellement leur proportion dans les sections courts métrages des festivals. Fort heureusement, il existe des exceptions. Je me souviens notamment d’Olivier Père programmant un film de Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi d’1h05 à la Quinzaine des Réalisateurs.

Le festival a été créé pour offrir une réponse à ces écueils de diffusion. La vie a été dure très longtemps pour ces films là, et le festival a largement contribué à leur donner une visibilité autant qu’une reconnaissance, notamment critique. L’action a été très vertueuse : beaucoup de festivals consacrent dorénavant une section au moyen, des cases sur les chaînes de télé sont apparues, l’édition DVD s’est multipliée, autant que les sorties en salles. Mais dans ce qui reste reste un combat à mener, les distributeurs sont de plus en plus fragilisés : combien de temps les distributeurs comme Shellac ou Potemkine qui font un travail formidable vont-ils pouvoir encore se permettre cette prise de risque ?

La SRF qui a créé et organise le festival s’est toujours battue contre le formatage qui tue la création. L’ambition de ces Rencontres a toujours été de mettre ces films sous les yeux des spectateurs, des critiques, puisqu’il s’agit d’un maillon essentiel pour la reconnaissance te la découverte de nouveaux talents. C’est un moment clé de la carrière des cinéastes. Avant sa création, les moyens métrages étaient des films qu’on ne voyait pas uniquement pour des raisons de format. Rappeler la richesse de ce format dans toute l’histoire du cinéma contribue à le mettre en valeur.

Le festival a été créé par la SRF, mais il s’appuie aussi sur le financement des collectivités territoriales. Quelles sont leurs attentes en matière de fréquentation ?

Les attentes ne se traduisent pas sous forme d’une exigence d’une fréquentation, mais plutôt celle d’un dynamisme à faire vivre la ville, le département la région, d’une volonté d’offrir richesse culturelle supplémentaire aux citoyens de ces ensembles là. Dans cette optique, l’initiation au cinéma et la transmission au jeune public sont portés par un Pôle d’éducation à l’image très actif, Les Yeux verts. Le Lycée d’Arsonval comporte une section audiovisuelle très dynamique, qu’on suivie d’ailleurs Sebastien Bailly et Hélier Cisterne. Ce maillage du cinéma au sens large qui va jusqu’au travail d’accueil du bureau des tournages donne un contexte très favorable à la cinéphilie qui s’appuie sur le travail fait au Rex par Bernard Duroux qui est un exploitant incroyable.

La fréquentation du festival évolue et progresse chaque année pour s’établir à 7200 spectateurs sur cinq jours les dernières années. Cela reste un festival qui cherche à mettre en valeur des auteurs courageux, ambitieux. Pas forcément grand public, mais je pense qu’il ne faut jamais présupposer de ce que peut être la rencontre entre un film et un public. Garder une ligne éditoriale forte reste une priorité.

Les festivals, en plus de faire découvrir des films, constituent des lieux d’échanges sur le cinéma entre les cinéastes et le public, mais aussi entre professionnels. Quelle place comptez-vous accorder à la parole ?

À la Cinémathèque française, j’ai travaillé pendant dix ans au service de l’action culturelle à organiser des rencontres avec ceux qui font le cinéma (les cinéastes, les acteurs, les techniciens, les compositeurs de musique de film) et à créer des moments d’échanges et de réflexion autour de leurs films. Pour moi, ce moment de défense des films par les auteurs est fondamental. Ces rencontres existaient déjà dans le festival, mais j’ai eu envie de les renforcer, notamment en allongeant les créneaux des séances pour permettre un temps de débat plus long. D’autant plus pour des films dont le format fait qu’ils seront peu vus ailleurs, il est indispensable de créer les meilleures conditions qui soient de rencontre avec le public. Il faut que le festival soit un écrin, et la parole des cinéastes contribue à faire de la rencontre de leurs films avec le public un moment clé. Dans une sélection aussi resserrée, les vingt-deux films choisis ne sont pas noyés dans la masse, ils sont très visibles. Ces deux aspects font que lorsqu’un film est sélectionné à Brive, cela lui donne une chambre d’écho. De plus l’effervescence du festival est concentrée dans un lieu, ce qui facilite les échanges : les réalisateurs sont très accessibles.

Mais la parole passe aussi par d’autres formes de rencontres, comme la table ronde consacrée à la question de la diffusion, la master-class autour de la musique de film à laquelle je tiens énormément, ou la rencontre entre réalisateurs sans la médiation d’un critique, configuration de parole très chère à la SRF. Céline Sciamma a choisi cette année de dialoguer avec Pierre Salvadori. C’est un moment important et singulier, c’est pourquoi j’ai tenu à le programmer au cœur du festival.

Enfin, nous proposons une master-class sur la production des moyens métrages. Cette année, nous avons invité le GREC qui aide à l’écriture des premiers films. À partir de la projection de Tant qu’il nous reste des fusils à pompe, film réalisé par de très jeunes cinéastes, et qui a connu un très beau parcours en festivals, il s’agira de faire le récit de l’aventure de sa production. C’est à dire savoir comment ça se passe du moment où on écrit son projet, comment s’échafaude un film, quelles sont les contraintes, comment on les détourne, etc. pour. J’ai envie qu’année après année, ce rendez-vous donne à comprendre la spécificité de l’expérience de la production du moyen métrage. La présence de ces professionnels est très importante pour moi : c’est elle qui garantisse que les films puissent être repérés.

Propos recueillis à Paris le 9 avril 2015.
Remerciements à Karine Durance.

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