Patricio Guzmán
Patricio Guzmán

    Patricio Guzmán

    à l'occasion de la sortie du film «Nostalgie de la lumière»

    Alors que son film vient d’être sélectionné pour le prix du meilleur documentaire par l’EFA, Patricio Guzmán nous explique les difficultés qu’il a rencontrées pour le réaliser et surtout sa découverte du désert d’Atacama, lieu emblématique et porteur d’interrogations.

    Le désert d’Atacama : lieu de convergences thématiques et naissance d’un film

    L’idée de mêler les différentes thématiques ne vient pas de moi, mais d’un lieu, le désert d’Atacama : c’est la clé du film. C’est un espace très grand, comme le Portugal ou la bande de Gaza, et incliné avec les cendres d’un côté et la mer de l’autre. Il y a les mines abandonnées de salpêtre du XIXe siècle. Il y a des traces de dinosaures, de météorites, des pictogrammes précolombiens, des momies qui datent de 2000 ou 2500 ans, des explorateurs européens perdus, les grands observatoires et il y a les os des disparus : tous ces éléments sont dans le désert et tous parlent du passé, comme si ce territoire était une porte du passé. C’est comme une bénédiction : il nous rappelle l’importance du passé et de la mémoire dans la vie humaine. C’est également un lieu magique, car dans la nuit, on voit toute la voie lactée, de l’horizon à l’horizon. On voit tout, comme un anneau, et toutes les étoiles. Jupiter est gros comme une boule. On voit l’ombre de notre main même dans une nuit sans lune, grâce simplement à la luminescence des étoiles. Quand on est allongé, la nuit, sans aucune lumière, on a peur : on sent quelque chose d’inconfortable, comme lorsqu’on s’approche d’un grand précipice et qu’on est attiré. C’est une beauté qui fait peur. C’est une expérience inoubliable.

    Le grand observatoire de Paranal était une expérience fascinante, avec des machines tellement puissantes et une ambiance tellement particulière : aucune lumière n’est autorisée. Les galaxies sont tellement éloignées qu’aucune personne ne peut être sur les plateformes : un millimètre de différence et c’est une autre galaxie qui est visée. C’est un chef d’œuvre de la technologie moderne. Tous les autres observatoires sont pareils, ils sont magnifiques. Tous les astronomes dorment le jour et travaillent la nuit : ils dorment dans des hôtels souterrains, pour éviter la contamination lumineuse. La nuit, c’est comme une église, un monastère de la lumière. Je suis passionné d’astronomie depuis mon adolescence et quand j’étais là, j’étais ravi, comme un catholique qui va au Vatican. Quand j’étais jeune, jamais je n’aurais pensé que les plus grands télescopes du monde seraient dans mon pays.

    Les difficultés de réaliser un documentaire aujourd’hui

    Toutes ces raisons sont à l’origine de mon enthousiasme pour l’idée. J’étais convaincu qu’avec tous ces éléments, il y avait matière pour réaliser un bon film et c’est pour cette raison que je ne me suis pas découragé avec cette collection de « non ». En effet, ce film a été refusé par toutes les chaînes françaises. C’est un grand mystère. Je pense que c’est dû au mélange de concepts, qui donne une image assez complexe du film : j’en ai fait la synthèse. C’est surtout, selon moi, un manque de confiance. Si j’étais jeune et sans expérience, je comprendrais : « il a trouvé un bon sujet mais il manque d’expérience », « il est trop jeune », mais ce n’est pas mon cas ! Enfin, j’ai l’habitude : c’est le monde difficile du documentaire, avec ses surprises et ses déceptions. C’est donc finalement avec ma femme que nous avons produit le film, grâce à des amis qui m’ont prêté de l’argent, parce que les différentes subventions n’étaient pas suffisantes. Ceci est notamment dû au fait que la télévision traverse une grande crise actuellement : elle est envahie par les films d’actions, il faut être très « impressionniste ». Pour faire un documentaire sur des événements très forts, comme sur la guerre d’Afghanistan, il n’y a pas de problème, mais si quelqu’un propose de faire un film sur l’arbre qui est dans ma cour, à côté de ma maison, tout le monde me regardera comme un fou. Et pourtant, peut-être que dans cet arbre, il y a une réelle quantité de merveilles, que l’on peut être capable de voir. Aujourd’hui, tout le monde de la télévision a peur de perdre de l’argent, son travail. La télévision devient donc un monde de citations à la recherche de stéréotypes. L’autre problème grave, c’est que malgré tous les films d’action, l’audience de la télévision baisse tandis que celle d’internet grimpe : nous sommes à un moment où il faut que la télévision change radicalement. Qui regarde la télévision du matin au soir ? Il faudrait pouvoir choisir le film que l’on veut, quand on le veut, sans nécessairement avoir besoin de divertissement à longueur de journées, peut-être pour les personnes isolées ou âgées, mais une seule chaîne suffirait.

    Trente copies sont distribuées, c’est pas mal pour un documentaire. Avec Allende, il y en avait 35 et il y a eu 125 000 spectateurs. Pour ce film-ci, je ne sais pas du tout combien j’en aurai : tout dépend du bouche à oreille. C’est un film tellement difficile à décrire. D’ailleurs, le synopsis ne ressemble pas au film !

    Un film politique et philosophique

    C’est la continuation de mon travail sur la mémoire mais d’une autre façon. J’avais un besoin de renouvellement personnel. Lorsqu’on ouvre une porte, il est difficile de revenir en arrière. J’en suis content. Allende est la fin d’un cycle. Je ne me sens pas obligé de parler de la dictature militaire mais je suis tellement touché par ce coup d’état que je n’arriverai jamais à l’oublier. Je ne peux pas abandonner cet événement parce que j’y ai perdu beaucoup d’amis, mais peu à peu on peut adopter une autre approche. Toutes ces réflexion philosophiques tournent autour de ce qui fait ce passé et de quelle façon ce passé révèle le futur. Sans l’étude des étoiles, on ne saurait rien sur le Big-Bang. Si on ne connaissait pas ça, on ne connaîtrait pas le futur de l’univers. Pour l’archéologue, il faut savoir ce que sont les momies. De la même façon, retrouver les restes des prisonniers politiques de Pinochet n’est pas seulement une satisfaction pour les femmes mais pour le Chili entier.

    Il y a plusieurs messages dans ce film. Il y a beaucoup d’interrogations et peu de réponses. Je viens d’assister à plusieurs avant-premières et la réaction est toujours la même : un grand silence, puis de grands applaudissements. Les gens réfléchissent un peu, puis commencent à parler entre eux du film, comme lorsque l’on vient d’assister à un spectacle intéressant et que l’on a envie de partager ses impressions. En général, on me demande comment je réussis à juxtaposer des problématiques différentes de manière aussi cohérente ou ce que sont devenues les femmes qui recherchent les dépouilles des prisonniers politiques. Il y a également parfois des membres d’association pour la défense des droits de l’homme, qui me posent des questions sur la situation actuelle au Chili. En général, ces derniers sont déstabilisés car la problématique politique n’est qu’un aspect parmi d’autres du film.

    Filmer les étoiles

    Filmer les étoiles était difficile. Il fallait donc photographier les étoiles toutes les trente secondes et faire un montage. Pour ce qui est de la voie lactée qui se meut, c’est le travail d’un ami astro-photographe, Stéphane Guisard. C’est un Français qui travaille là-bas. J’ai vu son travail et je n’ai pas hésité : nous sommes des amis, nous sommes en contact. Il a même été contacté par la Nasa pour faire des plans du soleil : il va devenir très connu.