Sébastien Tiveyrat

    Sébastien Tiveyrat

    Lorsqu’il a fallu choisir un nom pour sa boite de distribution parisienne il y a quatre ans, Sébastien Tiveyrat n’avait que sa passion pour le cinéma de l’âge d’or américain pour redonner mot à une expression tombée dans l’oubli : « Swashbuckler », ainsi Swashbuckler Films. Ce qui signifie « film de cape et d’épée », swash-mouvement, buckler-mousqueton – or, le premier film distribué par Swashbuckler Films était Les Trois Mousquetaires (George Sidney avec Gene Kelly, 1948) lors d’une ressortie exceptionnelle en 2003 puisque le film n’avait pas eu droit au grand écran depuis quarante ans. Avec une casquette bien arrimée sur sa tête et de grandes lunettes, Sébastien Tiveyrat allie joyeuse décontraction et grand sérieux : son métier, c’est sa passion, une énergie qu’il déploie pour permettre au public de revoir des films oubliés du répertoire et de découvrir des raretés. La rencontre ne pouvait que se passer dans un cinéma, merci au Reflet Médicis, rue Champollion, d’avoir accueilli notre conciliabule.

    Ce métier, distributeur, est foncièrement difficile, d’autant que vous avez opté pour le réseau parallèle, les indépendants, celui des ressorties, des inédits, de ces films qui sont entrés dans l’histoire du cinéma ou qui en sont ignorés. Votre métier…

    C’est ma passion. J’ai ouvert cette société il y a quatre ans et je fais du patrimoine américain essentiellement. On travaille de fait directement avec les salles arts et essais de France. Dans un premier temps, on achète les droits aux États-Unis, on fait des contrats avec les grands sociétés américaines, on leur demande le nombre de copies que l’on souhaite – une, deux, trois, voire plusieurs – et ensuite, elles nous tirent des copies nouvelles, exprès pour la réédition en France, on choisit une date comme n’importe quel film nouveau, comme les Harry Potter, les Star Wars. On se bat pour avoir de la presse comme eux, donc sur la quinzaine de films qui sort dans la semaine, on essaye d’avoir un minimum de presse. La France est le dernier pays au monde à faire de la réédition commerciale en salles, à rééditer des classiques américains, français, japonais, etc. Le sous-titrage est réalisé en France et ensuite, le distributeur fait tout le travail de la presse, fait tirer les flayers, affiches, tous les dossiers de presse, on organise les projections de presse et ensuite, on s’occupe de la programmation en Province. Ainsi le film va circuler pendant un certain nombre d’années ; en général, on a les droits pour cinq ans.

    Parlez-nous de vos choix. Pourquoi Sidney Lumet car vous vous êtes également occupé de la sortie de Network ? Et pourquoi The Offence, un film d’une rare violence, violence morale ?

    Sidney Lumet est un très grand auteur américain que j’adore. Il a aujourd’hui 83 ans et c’est en quelque sorte l’année Lumet. Il fête le cinquantième anniversaire de sa carrière au cinéma, il a commencé avec Douze hommes en colère. Ce film est donc ressorti en juillet dernier, mais aussi Un après-midi de chien, Network. Sidney Lumet va, lui, sortir son nouveau film, 7h58, ce samedi-là, le 26 septembre prochain, il est aussi l’invité d’honneur du festival de Deauville du 31 août au 12 septembre, il est également l’objet d’une rétrospective à la Cinémathèque. Donc, c’était l’occasion de sortir The Offence, pour la première fois en salles, car ce film n’a jamais été projeté. The Offence date de 1972. On l’a découvert il y a quelques années en complétant la filmographie de Sidney Lumet. Une surprise. C’est un film méconnu, jamais diffusé, ni à la télé, ni au cinéma, il n’avait aucun visa d’exploitation ! On s’est aperçus dans des entretiens de Lumet et Sean Connery que c’était l’un de leur films préférés. The Offence est un film impressionnant par son sujet : la pédophilie, elle y est traitée frontalement. Et si ce film n’est pas sorti en France, c’est parce qu’il date de 1972 : en effet, à ce moment, Sean Connery tourne un de ses derniers James Bond. Il donne d’ailleurs son cachet pour que le film de Lumet se fasse et il travaille sur le scénario avec Sidney Lumet. Bref, Sean Connery s’investit, bouleverse son image de grand séducteur, s’enlaidit. Et là, incompréhension. Autant le sujet que Sean Connery sont alors boudés. On ne comprend pas. Artistes Associés ne peut pas sortir le film en France, c’est pour cela que The Offence est inédit : l’image de James Bond ainsi brisée ne peut pas être aussi facilement acceptée. Mais il faut voir le film pour comprendre. D’ailleurs, il n’existe pas de titre français, The Offence est le titre original.

    Et Swashbuckler Films ?

    Swashbuckler Films a donc racheté les droits chez Artistes Associés. Le négatif était à Londres, chez MGM, on a alors du faire une restauration du film pendant 6 mois – le négatif était dans un état lamentable. On a tiré quatre copies du film et on le sort juste à la suite du passage de Sidney Lumet à Deauville et de la rétrospective de la Cinémathèque.

    Quelles sont les réactions du public aux diverses avant-première ?

    Ce film de 1972 parait très contemporain : Sean Connery ressemble à un personnage d’aujourd’hui, le problème de la pédophilie est très actuel, ce film, il faudrait le voir deux fois finalement. C’est un film extrêmement travaillé au niveau de l’écriture, du scénario, de la construction, du flash-back, de la névrose des personnages. C’est l’un des films les plus glauques, les plus froids, les plus noirs du cinéma. On comprend que ça choque. À chaque fois que ce film est projeté et qu’on a présenté le film, au départ le public applaudit, mais à la sortie, il est terrassé. On ne sait pas quoi penser. La séquence d’ouverture est magnifique, la photographie est froide, glauque, cela se passe dans la banlieue de Londres, une banlieue morbide. Et seul Sidney Lumet pouvait tourner un tel film.

    Après le 12 septembre et The Offence, quels sont les films que vous allez rééditer ?

    On pense à rééditer justement Le Verdict, toujours un film de Lumet, de 1982 avec Charlotte Rampling et Paul Newman. Le 26 septembre prochain sort Elmer Gantry, le charlatan de Richard Brooks, un chef d’œuvre de 1960 avec Burt Lancaster. On aura La Maison du Diable de Robert Wise le 31 octobre, mais aussi le Sergent York d’Howard Hawks, Un homme est passé avec Spencer Tracy et L’Aventure de Mrs Muir courant décembre. Et d’autres encore en 2008. Et puis, on vient de sortir Soleil vert et Le Bal des vampires.