Accueil > Actualité ciné > Entretien > Vincent Paul-Boncour mardi 20 novembre 2007

Entretien Vincent Paul-Boncour

Photo © Boris Horvat – AFP

par Clément Graminiès

Vincent Paul-Boncour

directeur de Carlotta Films

En quelques années, Carlotta Films s’est imposé comme l’un des éditeurs les plus qualitatifs. En cette fin d’année, il crée l’événement en sortant un magnifique coffret Douglas Sirk. À cette occasion, nous avons rencontré Vincent Paul-Boncour, le directeur, qui, à force d’exigence et de rigueur éditoriales, a su imposer son empreinte auprès des autres leaders du marché.

Jusqu’ici, seul Écrit sur du vent avait fait l’objet d’une édition DVD alors que le cinéaste est adulé depuis de nombreuses années. Pour quelles raisons aucun autre film n’était-il sorti ? Était-ce un problème de droits ?

Il est vrai que Douglas Sirk n’avait jamais fait l’objet d’un véritable travail d’édition malgré son prestige et l’intérêt croissant qu’il représente pour la cinéphilie française. À ce jour, seul un film majeur, Écrit sur du vent, était édité mais dans une version très simple, sans aucun travail éditorial, comme beaucoup de grands classiques sont aujourd’hui édités. Notre souhait était, comme pour Mankiewicz, Fuller ou encore Siodmak, les cinéastes sur lesquels nous avons travaillé, de pouvoir réaliser un travail conséquent autour de ceux qui ont marqué l’histoire du cinéma. Au fil des années, nous avons acquis les droits des films de Sirk et il nous a semblé qu’il y avait un travail passionnant à faire autour de ce cinéaste.

Aujourd’hui, vous proposez une édition du Secret magnifique (1954), de Tout ce que le ciel permet (1955), de Le Temps d’aimer et le temps de mourir (1958) et de Mirage de la vie (1959). Vous ne vous contentez pas de proposer une édition simple mais intégrez de très nombreux bonus au point de proposer une édition double pour chacun des films. Pouvez-vous nous en dire davantage sur la manière dont vous avez pensé ce projet ?

C’est une de nos caractéristiques de proposer un travail éditorial poussé. Évidemment, il y a le film au départ auquel on ne se substitue pas. Ensuite, il faut que l’œuvre puisse amener la présence de compléments, de bonus et d’analyses intéressants, ce que ces quatre grands films de Sirk permettent. De plus, un film comme Le Temps d’aimer et le temps de mourir n’était jamais sorti en DVD et était très rarement diffusé, alors que les plus grands fans pouvaient toujours se procurer les trois autres films en zone 1, parfois sans sous-titres français. Nous avons donc retravaillé l’image et les sous-titres qui n’étaient pas toujours à la hauteur du propos de Sirk, finalement très subtil. Les compléments nous permettent de nous interroger sur l’œuvre globale de ce cinéaste mais aussi sur chacun de ses films. On retrouve donc des entretiens, assez classiques mais passionnants, qui resituent l’œuvre de Sirk, notamment grâce à l’universitaire Jean-Loup Bourget dont les interventions sont très claires. Les autres bonus permettent de tracer très clairement les filiations entre Sirk et les cinéastes plus contemporains comme Todd Haynes et François Ozon. On retrouve le premier dans le cadre d’une interview qu’il avait accordée au moment de la sortie de Loin du paradis, presque un remake de Tout ce que le ciel permet et le second dans le cadre d’un film-mix formidable de trente minutes et assez troublant où il reprend des extraits de Tout ce que le ciel permet et de Tous les autres s’appellent Ali de Fassbinder pour en faire un tout autre film. En mélangeant l’image et le son, Ozon est totalement dans un processus créatif et c’est tout à fait ce que l’on voulait pour les suppléments.

À l’époque Sirk n’était pas considéré comme un auteur mais comme un cinéaste commercial. En réunissant ces quatre films, vous avez dégagé une vraie cohérence dans son œuvre. Comment avez-vous procédé ?

La vraie force et la vraie cohérence vient déjà des films de Sirk. À travers ces quatre films, on sent vraiment la patte d’un grand auteur. Une nouvelle fois, la reconnaissance de Sirk est d’abord venue de France, de Positif ou des Cahiers du cinéma dans lesquels Godard avait publié une analyse très élogieuse de Le Temps d’aimer et le temps de mourir qui fait d’ailleurs l’objet d’une mise en image parmi les bonus. L’œuvre de Sirk a mûri et fait désormais partie des plus grandes de l’histoire du cinéma américain et, malgré une esthétique très « années 1950 », aborde des thèmes contemporains et extrêmement modernes. Fassbinder, Haynes ou encore Ozon prolongent la vie des films de Sirk, ce qui les rend encore plus modernes. Notre choix éditorial pour la sélection des bonus, que ce soit lors d’entretiens avec des cinéastes, des historiens du cinéma ou encore en incluant les deux films originaux de John M. Stahl (Le Secret magnifique et Images de la vie), s’est fait également dans ce sens.

Quels sont les projets de Carlotta pour les prochaines semaines et les prochains mois ?

Ce 21 novembre, nous sortons une très belle édition de Cría Cuervos, agrémentée d’un entretien très émouvant de cinquante minutes avec le réalisateur. Ce même jour, nous proposons également une édition d’À bout portant de Don Siegel qui est en fait le remake des Tueurs de Robert Siodmak. C’est donc une vraie continuation dans notre travail puisque nous avions déjà proposé une édition du film original en avril dernier. On est donc dans un autre pan de l’histoire du cinéma américain puisque le film est en couleurs et bien plus violent que l’original. À la fin de l’année, nous allons nous consacrer à un cinéaste japonais beaucoup moins connu, Hiroshi Teshigahara, notamment autour de trois films, La Femme des sables qui fut primé à Cannes, et deux autres films inédits, un polar et un film fantastique, le tout agrémenté de courts-métrages et d’entretiens autour du cinéaste. Pour ce qui est de l’année 2008, nous sommes déjà positionnés sur l’édition de Macadam à deux voies de Monte Hellman, un film phare du nouvel Hollywood des années 1970, un coffret Mizoguchi sur les films rares réalisés dans les années 1930. Ensuite, nous nous intéresserons aux films de Yoshida comme Eros + Massacre et les premières œuvres d’Ôshima qui, dans les années 1960, ont apporté un véritable souffle dans le cinéma japonais, tout en revendiquant l’héritage de cinéastes tels qu’Ozu et Kurosawa. Enfin, nous poursuivrons notre travail sur Sirk en éditant de nouveaux films.

Comment vous positionnez-vous par rapport aux modifications du marché, avec notamment l’apparition de la « vidéo à la demande » ?

Carlotta existe depuis maintenant dix ans à travers un double travail : assurer des reprises de films au cinéma et, depuis cinq ans, nous continuons ce travail-là par le biais du support DVD. Je pense que nous tenons toujours notre ligne éditoriale même si nous avons des champs d’horizon très variés. Nous tenons notre cohérence dans le choix des films que nous sortons en salles et en DVD. Le travail éditorial s’illustre à travers des éditions très qualitatives où la plus-value (la qualité des copies, les masters, les bonus) est très significative. Il y a toujours un véritable marché pour le DVD – même s’il est un petit peu en baisse – car lorsqu’il y a une vraie démarche qualitative, le résultat peut toujours être payant. Notre travail et notre ligne éditoriale font que nous sommes assez optimistes sur les années à venir, y compris pour le support DVD car lorsqu’on propose le coffret Sirk ou Berlin Alexanderplatz de Fassbinder, on est dans un rapport d’édition, tout comme le livre, où on a envie de le posséder, de l’avoir. Il y a donc une vraie plus-value par rapport à la VOD qui n’en est qu’à ses prémices, ce qui ne veut pas dire que nous ne réaliserons pas un travail en parallèle en VOD sur certains titres. Mais ce qui caractérise notre force actuellement, c’est le support physique, que ce soit en salle ou via le DVD.

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