Accueil > Actualité ciné > Entretien > Whit Stillman mardi 1er juillet 2014

Entretien Whit Stillman

par Josué Morel

Whit Stillman

à l’occasion de la ressortie de « Metropolitan »

C’est dans un petit bar à vins de la rue de Bretagne que nous avons rencontré Whit Stillman, sur Paris à l’occasion de la ressortie de Metropolitan, son premier film. Alors que son prochain projet, la série The Cosmopolitans, sera bientôt disponible sur la plateforme Amazon, le cinéaste est revenu pour nous sur ses expériences de tournages, ses projets avortés et futurs, et ses acteurs fétiches, Chris Eigeman et Chloë Sevigny.

Vous déclarez voir et revoir vos propres films. Quel regard portez-vous sur Metropolitan, votre premier long métrage, vingt-cinq ans après son tournage ?

Oui, je ne suis pas comme Woody Allen, je suis toujours très content de revoir mes films, même s’il est possible que l’état de la copie ne soit pas toujours satisfaisant. Mais si le cadre de visionnage est propice, il y a beaucoup de choses à revoir.

Il y a une démarche critique dans le fait de revenir à vos précédents longs-métrages ?

Non, c’est avant tout par plaisir, mais je les revois également pour deux autres raisons : voir le travail entrepris sur les nouvelles versions, les couleurs, le son, etc, et aussi pour observer les réactions des spectateurs. C’est aussi agréable sur une nouvelle version d’être en compagnie d’un collègue, qui peut donner son avis sur la copie.

Quant à Metropolitan, j’en pense la même chose. Ce n’est pas quelque chose qui change pour moi.

Je vous pose la question parce qu’au cours d’un entretien accordé à Critikat, à l’occasion de la sortie de Damsels in Distress, vous jugiez que Metropolitan était un film « un peu surestimé ». Est-ce parce que vous aviez l’impression que son succès a éclipsé vos autres longs-métrages ?

Ah oui ? C’est possible. Peut-être ai-je dit cela parce qu’en effet, ça a été difficile de faire d’autres films, et toutes les personnes que je rencontrais m’expliquaient à quel point elles aimaient Metropolitan. Je pense que c’est un peu conventionnel d’une certaine manière de préférer mon premier long-métrage. À mon sens, les quatre films ont un « parfum » similaire. Et si quelqu’un aime ce parfum, et a vu le premier film, naturellement il a tendance à considérer qu’il est le meilleur. Sur cette question, je remarque parfois aussi certaines tendances, certaines « alliances » dans la réception de mes films. Par exemple, beaucoup de gens qui aiment bien The Last Days of Disco aiment également Metropolitan, tandis que ceux qui apprécient Barcelona aiment moins Damsels…, etc, des choses comme ça. En tout cas pour moi, il n’y a pas beaucoup de différences entre les quatre films.

C’est sur ce film que vous dirigez pour la première fois Chris Eigeman (également à l’affiche de Barcelona et de The Last Days of Disco). Comment l’avez-vous découvert ?

On a vu énormément de monde pour le casting, environ huit-cents jeunes. Au début, on a invité cinquante acteurs pour lire le scénario. On a trouvé la moitié du casting au cours de cette première étape, dont Chris Eigeman (Nick Smith), mais aussi Carolina Farina (Audrey Rouget) et Allison Parisi (Jane Clark). Taylor Nichols, qui a joué dans tous mes films, se trouvait lui dans le deuxième groupe auditionné. Pour les autres personnages féminins, nous avons fait appel à un chasseur de têtes, qui a déniché Dylan Hundley (Sally Fowler) et Isabel Gillies (Cynthia McLean). Elles venaient exactement du même milieu que les personnages de Metropolitan, et elles ont apporté quelque chose de spécial au film.

Chris Eigeman m’a tout de suite impressionné, mais j’ai pensé qu’il était plus un acteur dramatique que comique, je le voyais davantage interpréter du Shakespeare, ou quelque chose de cet ordre-là. Il était très intense, et je le trouvais très bon, mais cela demandait sûrement beaucoup de travail de l’accompagner pour ce rôle. Puis quelques semaines plus tard, j’ai rencontré Will Kempe, qui interprète le personnage de l’aristocrate Rick Von Sloneker, et je l’ai trouvé particulièrement impressionnant. Il était comme le vrai Nick, et je lui ai donné d’abord donné ce rôle-ci. J’ai immédiatement commencé à regretter cette décision. Lors de la préparation du film, Will n’est jamais vraiment entré dans le personnage. Il ne voulait pas couper ses cheveux, qui lui permettaient de tourner pour d’autres films, sur lesquels il était payé, contrairement au nôtre ! Le tournage a commencé, le casting n’était pas encore tout à fait terminé, et après une nouvelle conversation au téléphone avec Will, je me suis rendu compte de mon erreur. J’ai décidé d’annoncer à l’assistant de production que je voulais qu’un autre interprète reprenne le rôle. Je lui ai donné rendez-vous dans notre tout petit bureau, situé dans un immeuble appelé « The Old Barn », sur l’avenue Lafayette. L’un des seuls endroits où l’on pouvait parler en toute tranquillité était l’ascenseur. Je m’y suis retrouvé avec Brian, l’assistant de production, pour le convaincre de prendre Chris. J’ai cru qu’il allait me tuer !

Ce n’était pas possible de continuer avec Will Kemp . Il était grand et terrifiant, tandis qu’Edward Clements, qui interprète Tom Townsend, était petit et maigre. L’alchimie ne fonctionnait pas du tout. Voilà comment Chris Eigeman s’est retrouvé dans le rôle de Nick.

C’est un acteur très étonnant, assez méconnu en France, et dont la carrière semble intimement liée à la vôtre.

Oui. Chris a ensuite tourné dans les premiers films de Noah Baumbach, et dans une sitcom, où il reprenait quelque part le même personnage crée sur Metropolitan, Barcelona et The Last Days… Sa carrière était en très bonne voie, mais il a aussi des ambitions de metteur en scène et d’écrivain. Il est très créatif, et ne peut se restreindre au seul champ de l’actorat. De plus il s’est vu proposer nombre de mauvais rôles, comme beaucoup d’acteurs issus du casting de Metropolitan : toujours celui d’un imbécile BCBG, qui perd la jolie fille au détriment du jeune garçon issu de la classe moyenne. Par exemple, je lui ai obtenu un rôle dans la série Homicide : Life on the Street. Dans le scénario, il interprétait un personnage là encore peu sympathique, mais qui avait perdu sa femme, et dont la fille était kidnappée. Le scénario n’était pas mal, mais le showrunner a réécrit au dernier moment le rôle pour en faire un imbécile complet, terrible, horrible… Je n’ai pas accepté ça. Une des raisons pour lesquelles on fait des films c’est pour humaniser les gens, échapper aux stéréotypes, montrer comment ils sont. Pour moi c’était terrible de voir cette caricature détestable et fausse du personnage que Chris interprète dans ses films. J’ai exprimé mes réserves, ce qui les a rendus furieux… Ils ont fait quelques petits changements pour faire « moins stupide », mais cet épisode m’a profondément dégoûté de ce milieu des showrunners.

Revenons sur Metropolitan. Le film dépeint une tentative d’utopie : les personnages bâtissent le temps de quelques semaines une communauté idéale et autonome. C’est un motif que l’on retrouve par la suite dans tous vos longs-métrages. Est-ce votre point de départ, lorsque vous commencez à écrire un scénario ?

C’est en effet mon point de départ, et l’idée originelle de Metropolitan : celle d’un homme qui arrive, ou du moins qui croit arriver, dans un groupe déjà constitué. Pourtant, c’est un peu une illusion : peut-être que quelqu’un est arrivé cinq minutes avant lui. Sur l’idée d’utopie, le film qui me semble correspondre le plus à ce principe est Damsels in Distress, parce qu’il est celui dont l’histoire est la moins directement ancrée dans le réel.

Contrairement à Metropolitan et Barcelona, vos deux derniers films, The Last Days… et Damsels... épousent davantage le point de vue de personnages féminins. Ce sont les rencontres avec Chloë Sevigny et Greta Gerwig qui sont à l’origine de ce glissement ?

Non, pas tout à fait. Lorsqu’on était en train de faire le montage de Barcelona, l’équipe était très attentive à la cohérence de l’univers visuel, de ses couleurs. À vrai dire, je suis un peu sceptique quant à cette idée que l’univers visuel d’un film est plus important que sa dimension orale. Je considère que pour certains genres de film, dont les comédies et les comédies romantiques, la dimension visuelle repose avant tout sur des images ciblées : dans Barcelona, une belle jeune femme, dansant dans une boîte de nuit, c’est un peu le maximum d’identité visuelle que je peux proposer, au regard du genre. J’ai beaucoup aimé tourner ces séquences de danse et recourir à ces morceaux disco, et j’ai donc pensé que cette image de deux belles jeunes femmes, une blonde et une brune dans une boîte de disco, pourrait donner lieu à un film à part entière. C’est comme ça qu’a commencé le projet de The Last Days…

Lorsque j’étais en train de m’atteler au scénario du film, j’ai tout de suite pensé à Kate Beckinsale pour le rôle de Charlotte – j’ai écrit le rôle pour elle. Je n’avais toutefois pas encore mon Alice, même si j’ai d’abord envisagé de proposer le rôle à une première actrice, qui a ensuite fait une belle carrière, mais ça n’a pas fonctionné. De plus, le studio a fait pression pour que des acteurs connus interprètent les rôles principaux. Castle Rock (la société production des films de Whit Stilman – ndlr) souhaitait notamment Winona Ryder, alors au sommet de sa carrière, et ils ont contacté son agent. Deux jours plus tard, j’ai rencontré Chloë Sevigny, sur les conseils du monteur de Kids de Larry Clark, qui m’en vantait les qualités et me répétait à quel point elle serait parfaite pour mon film. Je suis tombé immédiatement amoureux d’elle comme comédienne. J’ai donc appelé les responsables de Castle Rock, qui avaient beaucoup aimé Chloë dans Palmetto, le film de Volker Schlöndorff. Ils ont donc dit oui, ce qui m’a grandement surpris, parce que je pensais que le rôle avait déjà été donné à Winona Ryder. Le responsable m’a répondu « Ah non ! Nous avons certes appelé son agent, mais nous sommes tombés sur sa messagerie. Lorsqu’il nous recontactera, nous lui expliqueront que non, finalement, nous n’avons pas de proposition. » Et c’est comme ça que Chloë Sevigny s’est retrouvée dans le film !

Et donc The Last Days of Disco était pour vous un moyen de prolonger l’expérience des séquences musicales de Barcelona. Il en a été de même pour Damsels in Distress, vous vouliez prolonger quelque chose du dernier film ?

Oui, j’envisage les films dans une forme de continuité. Mais il y a toujours des problèmes pour mettre à bien un nouveau projet, tout ne dépend pas de mon désir, et il s’est passé beaucoup de temps entre les deux films. Lorsque je suis arrivé à Paris, en 1998, après le tournage de Last Days…, j’ai d’abord écrit un roman reprenant la trame du film (Les Derniers Jours du Disco, Tristram Éditions) qui vient d’obtenir le prix Fitzgerald 2014. Je suis très content, parce que Fitzgerald est une de mes inspirations majeures, surtout pour Metropolitan.

J’ai des expériences personnelles qui peuvent donner des histoires, comme pour mes trois premiers films, mais c’est à peu près tout – ma vie n’est pas très intéressante vous savez. Ensuite, j’avais un projet pour un film historique américain, un autre lié à la musique jamaïcaine, toujours plus ou moins en standby. Et puis j’ai failli adapter un roman dont l’action se déroule pendant la Révolution Culturelle en Chine. On a été mis en contact avec un studio très important en Angleterre, mais des problèmes se sont posés immédiatement : des changements de personnel dans les instances du studio, la perte des droits sur le livre, et puis finalement, le studio a fini par juger le projet trop cher. C’était un cauchemar. Vous savez, les employés de studio paient pour le scénario, discutent des projets, mais ne veulent pas vraiment faire des films. L’important est de pouvoir dire « oui, on travaille dans le cinéma, on a des dîners et des déjeuners avec des producteurs intéressants, on va à des fêtes ». Les projets sont relancés, on appelle tout le monde, mais rien ne se passe. Finalement, je suis allé à Castle Rock, pour leur proposer Damsels in Distress.

Quelle a été leur réaction ?

Ils étaient enchantés. Toutefois, lorsqu’est venu le moment de faire le film, ils m’ont expliqué que Warner (Castle Rock est rattaché à Warner depuis 1996 – ndlr) n’avait pas de distributeur pour le film. Lorsque j’ai signé mon contrat, Warner possédait alors deux sociétés de distributions spécialisées dans le cinéma indépendant, que le studio a entretemps fermé. Les tractations ont alors reprises sur le film, sur son montage financier, le casting, les préventes, etc, c’était comme si le cauchemar recommençait à nouveau.

Je me suis dit qu’aujourd’hui il y avait beaucoup des réalisateurs qui faisaient de très bons films pour peu de moyens – il vaut mieux opter pour un budget plus léger que ne rien faire du tout. Alors j’ai rappelé Castle Rock, et je leur ai donné un chiffre. Ils sont géniaux, mes partenaires de Castle Rock. Ils ont décidé de faire le film eux-mêmes, sur leurs fonds personnels. Ils m’expliquaient à chaque fois, lors des différentes étapes de la préparation du film : « mais non, là, on peut vraiment payer le double ! » Damsels… reste un petit film, mais c’est toujours fascinant de travailler avec eux, c’est absolument tranquille. Il peut y avoir des problèmes pour monter un long-métrage, mais à la fin, ils mettent l’argent sur la table et le film se fait. Le reste des studios avec lesquels j’ai travaillé clament leur enthousiasme, trouvent les projets géniaux, mais tout cela ne débouche sur rien. Ces gens sont tellement blasés !

On a beaucoup comparé vos films à ceux de Woody Allen. Pourtant, au regard de votre carrière et de votre rythme de travail, on pense davantage à un autre géant, James L. Brooks, avec qui vous partagez une vision très sophistiquée de la comédie. Vous sentez-vous proche de son cinéma ?

Oui, je pense être plus proche de Brooks. Mais Woody Allen c’est le maître, c’est un peu le dieu qui a fait le monde, les mers, le ciel, et les animaux… et les comédiens ! Il y a également d’autres cinéastes dont je me sens proche : Jim Jarmusch, Spike Lee, mes amis de Madrid, Fernando Trueba et Fernando Colomo, très inspirés par les films autobiographiques de Truffaut. D’ailleurs Baisers volés a eu beaucoup d’influence sur mon cinéma.

Pour Brooks, je suis surtout proche de sa vision de la comédie. C’est génial. Au début je voulais être romancier, devenir comme Fitzgerald, mais je me suis vite rendu compte que je n’étais pas fait pour travailler dans un grenier, des années sur un même livre. J’avais de plus du mal à écrire des nouvelles, et j’ai abandonné l’idée d’être romancier, à l’époque des grandes comédies de James L. Brooks qui passaient à la télévision, où l’on pouvait voir aussi Bob Newhart et tant d’autres…c’était l’âge d’or de la comédie à la télévision. Cette période a été déterminante pour moi.

Dans le champ de la comédie américaine, quel jeune cinéaste vous semble aujourd’hui le plus prometteur ?

J’aime tous les cinéastes du mumblecore. Joe Swanberg, les frères Duplass, et d’autres qui sont assez peu connus. Une attachée de presse que je connais m’invite à toutes les projections de ces petits films que j’aime énormément. Andrew Bujalski me semble avoir aussi beaucoup de talent, mais je n’ai pas encore vu son dernier film (Computer Chess).

Enfin, pour terminer, pouvez-vous nous en dire davantage sur The Cosmopolitans, la série que vous venez de tourner ?

Elle est grandement inspirée de mes expériences à Paris. Quand je suis arrivé ici, j’ai commencé une vie mondaine – j’ai rencontré beaucoup de Parisiens mais aussi d’expatriés qui vivaient ici, je suis tombé amoureux d’une très belle Française – et j’ai commencé à écrire des notes à partir de toutes ces expériences. À mon retour aux États-Unis, j’avais beaucoup d’idée, de « matériel » pour un nouveau projet, et j’en ai parlé à une attachée de production, qui m’a expliqué qu’aucun network (les grandes chaînes de télévision américaine – ndlr) ne financerait une série tournée en dehors des États-Unis, à l’exception du Canada. C’est trop cher, et il y a le risque de ne pas trouver le bon public. Alors je me suis attelé à transposer toutes ces histoires dans un cadre new-yorkais, où l’on trouve aussi beaucoup d’expatriés. Mais finalement, j’ai pu mettre à bien mon idée de départ.

Et comment s’est passée votre rencontre avec l’équipe d’Amazon ?

J’ai eu un premier contact avec Amazon lorsque la société a posé une « option » sur Metropolitan, pour reprendre le concept et le décliner en différentes fictions. Le chef des studios d’Amazon aimait en effet beaucoup le film et voulait le reprendre comme modèle pour de jeunes cinéastes, adapter la structure afin de produire d’autres histoires – dans d’autres lieux, par exemple l’été, à la plage : un autre personnage arrive dans un groupe constitué, ils font des fêtes jusqu’à la fin des vacances. Et voilà, vous avez un autre Metropolitan.

Mais nous sommes entrés dans un terrible conflit avec le syndicat des scénaristes, et Amazon n’a finalement jamais levé cette option. Nous avons toutefois gardé contact, et ils souhaitaient faire quelque à chose à Paris, surtout après le film de Woody Allen (Midnight in Paris), qui a très bien marché. Ils ont donc produit The Cosmopolitans, dont le tournage a été une expérience absolument magique : j’ai adoré retrouver Adamy Brody, Carrie MacLemore (tous deux présents dans Damsels in Distress) et Chloë Sevigny. Et il y a aussi beaucoup d’acteurs européens formidables, tels qu’Adriano Giannini, le fils de Giancarlo Ginannini. Mes trois meilleurs tournages ont été les suivants : Metropolitan, Damsels…, et The Cosmopolitans. Celui de The Last Days… était aussi réussi, mais plus impersonnel. Quant à Barcelona, c’était un vrai désastre. Si vous voulez voir un making-of du tournage, vous n’avez qu’à visionner le documentaire Lost in La Mancha ! Une catastrophe !

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