Accueil > Actualité ciné > News > Agenda > Rendez-vous Critikat #6 : « Faire la parole » d’Eugène Green vendredi 8 avril 2016 10:35

Agenda Rendez-vous Critikat #6 : « Faire la parole » d'Eugène Green

Alors qu’il s’apprête à sortir en salles la fiction Le Fils de Joseph, avec Victor Ezenfis, Mathieu Amalric, Natacha Régnier et Fabrizio Rongione, Eugène Green nous fera le plaisir de venir présenter au Reflet Médicis le vendredi 15 avril prochain Faire la parole. Dans ce documentaire, il suit les pas de quatre jeunes Basques qui s’efforcent de vivre au quotidien dans la langue, la culture et le territoire qui sont les leurs. Nous avons assisté au débat avec le public qui a suivi la projection du film sélectionné en compétition française lors de la dernière édition de Cinéma du Réel. Le festival nous autorise gentiment à publier ici ces échanges qui ont eu lieu au Centre Pompidou le dimanche 20 mars 2016.

Cinéma du réel : Comment s’est produite votre rencontre avec la langue basque ?

Eugène Green : J’ai découvert cette langue en 2002 pendant le tournage du Monde vivant qui s’est déroulé à moitié dans la Soule, la plus petite mais la plus « basque » des provinces basques. Mon intérêt pour cette culture et cette langue a grandi sans que je puisse vraiment m’expliquer les raisons de cette affinité élective. J’ai essayé d’apprendre cette langue très difficile mais sans aboutir. Au Moyen-Âge, le premier enfant né héritait de la maison (qu’il soit d’ailleurs fille ou garçon : en cela, les femmes avaient beaucoup plus de droits dans cette culture que dans d’autres). Les enfants d’une fratrie qui n’arrivaient pas à s’établir au Pays basque comme agriculteur ou pêcheur ont cherché fortune ailleurs, et se sont disséminés un peu partout dans le monde. Ce tout petit peuple a énormément circulé au point que leur langue est parlée sur tous les continents. Il existe par exemple un village au Groenland dont la langue est un mélange de scandinave et de basque car des morutiers basques s’y sont établis au Moyen-Âge.

CDR : Comment avez-vous travaillé avec les « personnages » ?

EG : Je connaissais déjà les adultes depuis plusieurs années. Pour les adolescents, j’ai été aidé par la monteuse du film, Laurence Larre, qui m’a montré une vidéo d’un groupe d’élèves du Lycée Bernat Etxepare qui militaient pour passer en basque certaines épreuves du baccalauréat. J’ai été très impressionné par Ortzi. C’est lui qui m’a présenté deux des autres jeunes gens qui ont participé au film, Ana et Aitor, qui est un champion de bertso, cet art de l’improvisation versifiée. Avant le tournage, pendant toute une année, nous nous sommes rencontrés régulièrement pour discuter de sujets qui les concernaient. C’est à partir de nos conversations que j’ai choisi les thèmes qui sont abordés dans le film.

CDR : Il émane d’eux, comme du film, une grande douceur. Pourtant, parler cette langue est un acte de résistance. Votre film comporte une dimension politique, mais qui passe par sa nature poétique.

EG : Il existe une différence entre les deux générations qu’on voit dans le film. Les trentenaires ont dû récupérer leur identité basque dans la souffrance tandis que les plus jeunes vivent cela beaucoup plus sereinement, notamment parce qu’ils ont été scolarisés en euskara. Le basque est la langue la plus ancienne d’Europe. Elle a résisté depuis l’arrivée des Romains il y a deux mille ans, et même certainement à des invasions antérieures. Elle a bien failli disparaître au XXème siècle. Les Basques représentent un espoir pour l’Europe qui est en train de mourir, et devrait même lui servir de modèle. La langue basque ne dispose pas de verbe pour dire « parler » mais dit littéralement « par le basque, je fais la parole ». C’est de là que vient le titre du film. Pour moi, c’est le langage qui définit l’homme par rapport aux autres créatures. Le basque est un témoignage vivant de la naissance de l’homme. La langue que nous parlons structure notre vision du monde et nous-mêmes, définissant la personne que nous sommes.

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