Soi-même comme un autre / Match nul
Critiques > 30 octobre 2007

Pour : p.1, par Ariane Beauvillard
Contre : p.2, par Fabien Reyre
POUR
SOI-MEME COMME UN AUTRE
Woody Allen est resté en Angleterre et c’est tant mieux. Après sa tragi-comédie géniale, Match Point, et sa comédie pure, Scoop, voici un troisième volet très différent des deux autres, dans ses obsessions, dans ses catégories, bien qu’il conserve la même « simplicité » tranchante si excitante et si troublante. L’erreur serait de voir en ce Rêve de Cassandre une sorte de suite, voire de conclusion. Pourquoi une erreur ? Tout simplement parce que le propos de ce film est très différent des deux opus cités. Comme souvent, Woody Allen s’intéresse bien moins à fresque sociale ou narrative qu’à sa peinture humaine. Et ce centre si profond, si étrange qu’est l’homme, est l’occasion d’un nouveau développement allenien passionnant.
Le Rêve de Cassandre n’est pas un film parfait : il tâtonne dans ses débuts mais l’on comprend rétrospectivement que cette apparente langueur est essentiellement là pour troubler, pour conduire sur un mauvais chemin. Woody Allen n’est pas un moraliste, c’est un conteur qui donne à voir et donne à penser. En vrai tragédien, Allen ne filme pas la mise en image du jugement d’un auteur omniscient qui prévaudrait sur la fiction, mais celle d’un destin, d’un enchaînement d’événements qui contient toutes les étapes (les actes ?) d’une tragédie : l’introduction dans laquelle Woody Allen pose un cadre social, puis la rencontre avec l’être perturbateur, l’action majeure, les conséquences de l’action, et enfin, le dénouement « logique ». Notre réalisateur place donc son action entre Londres et une banlieue lambda, et surtout entre deux frères, Ian et Terry.
Ayant grandi dans une petite maison payée par un oncle d’Amérique, Howard, les deux fils d’une famille ouvrière (le père possède un bar en faillite financière, la mère s’occupe du foyer, telle Vesta) ont grandi dans un schéma oppressant : Ian doit réussir car il est le cerveau, Terry est gentil, fidèle, mais moins doué que son frère. Sa place de mécanicien dans un garage lui était donc naturellement dévolue. Au départ, les différences, les oppositions ont été modelées par une classe sociale, mais il serait bien naïf de penser que notre Woody (inter) national ait voulu faire un film descriptif, ou, pire, un film politique... Le Rêve de Cassandre est une tragédie moderne, genre qu’Allen avait déjà approché dans Maudite Aphrodite et Melinda et Melinda notamment, et qu’il référence clairement dans ce film avec des dialogues et des personnages qui pourraient fonctionner comme des marionnettes d’Eschyle et d’Euripide.
Mais Woody Allen n’est pas un fataliste, c’est un humain. Il plonge donc dans l’humanité la plus profonde et le questionnement premier : l’homme sait-il se servir de sa liberté ? Est-il vraiment libre ? On passe par la tragédie grecque pour la construction narrative, et par Woody Allen pour la réflexion : ainsi Terry boit, joue, représente a priori la médiocrité parfaite et Ian tente de participer à la création d’hôtels à Los Angeles, parti, là encore a priori, pour commencer une carrière commerciale plus brillante que celle de son frère. Comme on ne construit pas un château en Espagne sans sable, il leur manque des financements. Et Méphistophélès arrive, en la personne de l’oncle riche, généreux mais avec des casseroles juridiques, et surtout un pacte : lui sauver la mise (par le crime) en échange de la réussite.
Terry et Ian ne sont donc pas des marionnettes : ils ont un choix à faire, une morale à choisir, et font, en quelque sorte, le choix du reniement d’eux-mêmes. Woody Allen nous dit ainsi que c’est l’épreuve de la liberté qui définit un homme bien plus que sa classe sociale ou ses amis/amants. Ian rencontre ainsi une actrice qui aurait pu être le démon tentateur, la pulsion meurtrière et qui n’est en fait que le reflet de son amant, celui de la vraie médiocrité. Angela est belle, drôle, charmante, mais elle est idiote : elle ne comprendra jamais ce qui se passe ; alors que Kate, la fiancée de Terry, s’inquiète, pressent, appelle au secours. Sans aller jusqu’à dire que l’intelligence chez Allen est celle du cœur, on constate que l’image du couple dans son œuvre a beaucoup évolué. Du couple comme moteur de la discorde et de la réconciliation, on est passé à un « qui se ressemble s’assemble » plus pessimiste. Il ne s’agit évidemment pas de diminuer le rôle de la femme, bien au contraire, mais de le développer comme un révélateur des sentiments masculins. Dans l’interprétation, on aurait d’ailleurs (notamment depuis le très vide Miami Vice) pas donner cher de la peau de Colin Farell, qui est tout aussi époustouflant qu’Ewan MacGregor : tous deux, comme la pléiade de seconds rôles qui cadrent l’action et les deux hommes, rendent convaincants leurs personnages en les nuançant, en ne les rendant jamais vraiment adorables, jamais vraiment détestables, et ce, jusqu’au bout.
Les renversements scénaristiques et humains sont une bonne part de ce Rêve de Cassandre : nom du bateau que la fratrie achète en début de film, il annonce, comme Cassandre, le cercle vicieux de leur alliance. Ian et Terry ne représentent pas le Bien et le Mal, mais la conscience innée et la conscience tardive : alors que l’un ne pourra jamais vivre avec son choix, l’autre découvre bien trop tard que sa liberté l’a mené à la déchéance, et qu’il ne pourra pas suivre son choix éternellement. Le Rêve de Cassandre est passionnant à plusieurs titres : tout d’abord, comme dans Match Point -et la comparaison est, cette fois, valable- Woody Allen a délibérément choisi la simplicité de cadre, très tranchante, très cruelle, qui forme un drame humain édifiant : ses personnages sont également très simples, chacun a sa place, et l’on décernera une mention spéciale aux rôles des parents, très émouvants dans leur conquête saine de la vie. Au fil de sa réflexion, Allen n’est jamais manichéen, n’est jamais démonstratif : Le Rêve de Cassandre n’est ni du prêt-à-penser ni du Woody Allen un brin trop woodyallenisant. C’est un jeu. C’est une fable. Bref, c’est du cinéma, intelligent de surcroît.
Ariane Beauvillard