Accueil > DVD & livres > DVD > Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia mardi 9 octobre 2012

DVD Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia

Apportez-moi la tête de Sam Peckinpah, par Frédéric Caillard

Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia

Bring Me the Head of Alfredo Garcia

réalisé par Sam Peckinpah

Réédition DVD et sortie Blu-Ray du mémorable Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia de Sam Peckinpah, road-movie aux accents de western de 1974, qui niche tout en haut de la filmographie de son auteur. Peckinpah y fait traverser la campagne mexicaine à une tête en décomposition, motif saisissant qui continue d’inspirer la création contemporaine à intervalle régulier, de Trois enterrements de Tommy Lee Jones au roman Sukkwan Island de David Vann.

Sam Peckinpah est généralement reconnu pour avoir modernisé la manière de filmer l’action et la violence. Une nouvelle vision d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia montre cependant à quel point son talent ne se limitait pas aux scènes de violences et à ses fameuses utilisations de ralentis, tant la caméra y est continuellement loquace. Dans la magnifique séquence d’ouverture, la fille du Jefe (un chef de clan mexicain) est enceinte. Elle se fait escorter jusque chez son père par des hommes de main. Toute la petite communauté est rassemblée dans l’attente du courroux du patriarche. Peckinpah part d’un plan bucolique, mais fait rapidement monter la tension avec une caméra nerveuse qui ne reste pas en place. L’action est lente, on suit le trajet de la jeune fille et de son « escorte » pendant que le reste de la communauté se recueille dans la prière. Derrière le calme de surface, l’impatience est à son comble, parfaitement mise en image par un décadrage soudain ou par une alternance de plans très courts sur une action qui tire en longueur. Une fois la sentence paternelle tombée (il faut ramener la tête du coupable, un Dom Juan qui se nomme Alfredo Garcia), la mise en route implacable de la traque est articulée en quelques secondes par une série de plans frénétiques sur des voitures et des avions rugissants. Puis la caméra se calme quelque peu et se met au diapason de la première partie du film, plus introspective, dans laquelle on découvre le personnage principal, Benny (joué par Warren Oates), loser américain qui vivote en jouant du piano dans un bar de Mexico, et qui va se lancer à la recherche de la fameuse tête.

Si l’on peut aisément voir en Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia une synthèse de La Horde sauvage et de Pat Garrett et Billy le Kid, tant l’on y retrouve des éléments constitutifs des deux films (la présence à l’écran de Warren Oates, Emilio Fernandez et Kris Kristofferson, le suicide final dans une explosion de violence, le conflit mortel teinté de respect et de nostalgie entre deux hommes, de nombreux motifs comme celui du miroir, des poules que l’on canarde pour le plaisir ou du reflet sur lequel on tire), on peut aussi le lire comme une prolongation des réflexions entamées dans ces westerns. La Horde sauvage évoque la fin d’une époque, et l’impossibilité pour les membres de la bande de Pike Bishop de s’adapter à l’ordre nouveau. Dans Pat Garrett et Billy the Kid, Peckinpah introduit l’idée qu’il est cependant possible de continuer en se trahissant soi-même. Dans Alfredo Garcia, on a l’impression que Benny s’est déjà renié, se réfugiant dans ce rôle de loser marginal, et qu’on lui donne une seconde chance de s’en sortir en emportant le pactole de la récompense. Bien entendu, le constat final (il est impossible de s’en sortir, tant les dommages collatéraux sont inacceptables) n’en sera que plus amer et plus désespéré, mais le film marque bien une progression par rapport à ses prédécesseurs : il ne s’agit plus d’aborder les causes d’un mal-être mais bien de signifier qu’il n’y a aucune issue possible et qu’il ne reste plus (au sens propre comme au figuré) qu’à creuser sa tombe.

Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia est un film à la symétrie quasi parfaite : il débute dans le ranch du Jefe, se déplace à Mexico d’où est initiée la traque de la tête, se continue par un long trajet en voiture jusqu’à la scène paroxystique du cimetière et se referme en empruntant, selon un timing presque identique, l’exact chemin inverse : retour en voiture, pause à Mexico et finale dans le ranch du Jefe. La symétrie se retrouve même à une échelle inférieure, chaque trajet en voiture étant par exemple rythmé par un affrontement sanglant (avec les violeurs à l’aller, avec la famille mexicaine et les hommes de main du Jefe au retour). On met souvent en avant dans les road-movies l’adéquation entre le parcours physique et le trajet mental des personnages. Alfredo Garcia ne déroge pas à la règle, mais il l’applique également à un niveau supérieur, la structure même du film épousant l’évolution psychologique de Benny. La première partie voit Benny prendre son élan, rêver de s’extraire de sa vie misérable, puis, tandis que le film se rembobine, Benny se replie sur lui-même, et revient s’emmurer dans ses désillusions. Les routes goudronnées et les avions de la première partie – canaux parfaits pour une évasion – sont alors remplacés par des chemins de terre cahoteux, et la dimension plutôt spirituelle du trajet aller (on discute de projet de vie, on joue de la musique) fait place à un traitement essentiellement corporel lors du retour : on meurt, on sue, on saigne, la tête se décompose, la puanteur est omniprésente.

Au centre du film, une scène essentielle, celle où Benny déterre le corps récemment inhumé d’Alfredo Garcia (afin d’y prélever sa tête) et où Peckinpah décapite Benny picturalement, sa tête disparaissant momentanément sous un amas de terre (photo ci-dessus). Cette image [1] marque non seulement le point autour duquel tout le film se plie, mais désigne l’un des grands enjeux d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia : celui du dédoublement. Plus le film avance et plus il est clair que Benny devient Alfredo : ils partagent la même femme, Benny projette de se marier à l’église où est enterré Alfredo, et surtout, alors que Benny ne considérait initialement la tête d’Alfredo que pour sa seule « valeur marchande », il finit par se ranger de son côté et par défendre son honneur. Dans la séquence finale, la fille du Jefe – qui devrait haïr Benny lorsqu’il ramène la tête de son amant – lui vient au contraire en aide, officialisant ce dédoublement. Alfredo et Benny dessinent en quelque sorte deux versants d’un même personnage ; la face légende pour Alfredo, Dom Juan aimé de tous, incarnation d’un amour romantique ; la face concrète et quotidienne pour Benny, petit magouilleur qui ne parvient pas à transformer ses aventures en histoire d’amour. En incarnant et en vengeant Alfredo, Benny parvient à s’accomplir par procuration, à toucher du doigt cette réussite amoureuse qu’il a toujours désiré. Dans les bonus du DVD [2], certains proches du réalisateur nous apprennent qu’ils considèrent Benny comme le double fictionnel de Peckinpah, ouvrant la voie à un autre fabuleux jeu de miroirs entre le personnage du cinéaste et ses incarnations à l’écran (Benny et Alfredo). En grand maître des reflets, Peckinpah a réussi son coup.

Notes

[1En plus d’exprimer symboliquement la mort intérieure du personnage de Warren Oates, motif déjà présent dans Pat Garrett et Billy le Kid.

[2Une intervention de 15 minutes de François Causse, auteur d’une monographie de Peckinpah et un documentaire de plus d’une heure, en forme de compilation d’interviews de gens ayant rencontré ou connu Peckinpah : acteurs, critiques, membres de sa famille.

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