Accueil > DVD & livres > DVD > Coffret F.W. Murnau mardi 23 octobre 2007

DVD Coffret F.W. Murnau

Désirs interdits, par Clément Graminiès

Coffret F.W. Murnau

Nosferatu / Faust / Tabou

Encore une fois, MK2 a entrepris un beau travail de restauration avec ce coffret consacré à Friedrich Wilhelm Murnau, regroupant trois œuvres phares : Nosferatu, Faust et Tabou, dernier film du cinéaste et rarement visible. Agrémenté de très nombreux bonus qui entretiennent néanmoins certains tabous sur la personnalité de Murnau, le coffret reste certainement l’un des événements de la rentrée DVD.

Mis à part une très belle édition de L’Aurore sortie en 2003, aucun film de Murnau n’avait jusqu’ici bénéficié d’une édition DVD digne de ce nom. MK2, qui a déjà fait un travail remarquable sur des cinéastes aussi différents que Chaplin, von Stroheim ou encore Dreyer, a décidé de combler cette lacune en sortant dans un premier temps deux très belles éditions de Tartuffe et du Dernier des hommes. En éditant maintenant Nosferatu, Faust et le très rare Tabou, MK2 rend désormais visible et en version totalement restaurée la quasi-totalité des longs-métrages réalisés par Murnau à partir de 1922 (si l’on excepte Les Finances du grand duc en 1924 et son avant-dernier film, La Bru en 1929). Jusqu’ici, le cinéphile devait se contenter d’éditions bon marché de Nosferatu, du Dernier des hommes et de Faust (celui-ci était présenté dans une qualité moins médiocre) qui ne rendaient pas suffisamment justice aux immenses qualités de metteur en scène de ce réalisateur brutalement disparu en 1931 dans un accident de la route, alors qu’il venait tout juste de signer un contrat de cinq films parlants avec les grands studios hollywoodiens.

S’il n’est pas difficile de tisser des liens entre Le Dernier des hommes (1924), Tartuffe (1926) et L’Aurore (1927) où régnait cette même obsession de l’argent et de la réussite sociale agissant en véritable rouleau-compresseur pour anéantir les plus faibles, l’association de Nosferatu (1922), de Faust (1926) et de Tabou (1931) au sein d’un même coffret permet d’appréhender une facette moins connue du cinéaste puisque ces trois œuvres associent très clairement cette esthétique si chère à Murnau (totalement ancrée dans l’expressionnisme allemand d’avant-guerre) à un questionnement nettement plus intime sur la représentation du désir. S’il n’est pourtant pas évident de déceler un rapport immédiat entre la silhouette sinistre de Nosferatu aux corps musclés et bronzés des indigènes de Tabou, il faut très certainement chercher le pont du côté de Faust puisque celui-ci confronte très clairement la question de la tentation sexuelle, et donc d’un désir forcément honteux, à un schéma très contrasté (et qui invoque forcément l’esthétique expressionniste) où aucune nuance (c’est à dire le gris) ne peut exister entre le bien (le blanc) et le mal (le noir).

Dans Nosferatu, cette thématique prend toute son ampleur dans la fameuse scène où le vampire répand son ombre (très prononcée) sur les draps blancs de la jeune vierge. Agissant selon un processus de contamination dans le plan, Murnau exacerbe les contrastes entre ce qui est pur et ce qui ne l’est pas pour traquer la faille par laquelle l’ensemble de la scène va totalement basculer et voir s’effondrer les remparts qui séparaient le bien du mal. L’intrusion du vampire dans une chambre immaculée, lieu intime et de préservation par excellence, montre en quoi le mal est ici associé au désir, voire même à la pénétration sexuelle si l’on doit s’en référer aux longues dents phalliques que notre vampire utilise pour assouvir sa soif de sang. Dans Faust, il s’agit bien évidemment du Docteur Faust qui conclut un pacte avec Méphisto afin de sauver la population des ravages de la peste. Lors de ce pacte, le docteur offre son âme en échange de quoi il (re)découvre jeunesse et amour dans les bras de la belle Marguerite. Incapable de renoncer à ce plaisir, il compromet l’avenir de la cité dont il était le protecteur. Là aussi, la dialectique entre mal et désir est très prégnante. Lors de cette magnifique scène où Méphisto enveloppe de son manteau sombre l’ensemble de la ville (et qui inspirera plus tard Walt Disney), on comprend très clairement que l’assouvissement d’une pulsion n’est ici pas conciliable avec l’équilibre et l’avenir d’une communauté. Condamné à se sacrifier pour sauver les siens et survivre au lynchage, le docteur Faust doit donc masquer ses désirs et occulter sa véritable nature. C’est là que nous approchons du point sensible de Murnau, dévoilé à demi-mot dans le très inattendu Tabou. Pour ce film, tourné avec les populations locales d’une petite île indonésienne, le cinéaste s’est intéressé au parcours tragique d’un homme et d’une femme condamnés à ne pas consommer leur amour réciproque parce que la jeune femme, devenue icône sacrée, est désormais considérée comme "taboue". Il leur faudra donc fuir le cadre idyllique de leur île (pourtant décourageant envers toute forme de frustration sexuelle) pour tenter de vivre leur amour et finalement se confronter à la mort.

Il y a donc un antagonisme très fort dans l’œuvre de Murnau avec d’un côté, la question du désir, de la sensualité et de la monstration des corps, et de l’autre, la répression par la violence, l’obligation de soumission à certains codes préétablis. Ce qui n’est jamais dit tout au long des nombreux bonus (par ailleurs très intéressants), c’est que Murnau était homosexuel. Mais cette information doit être prise pour ce qu’elle est : non pas comme un ragot dont le seul but est de pénétrer l’intimité d’un homme qui a manifestement fait beaucoup pour la préserver, mais comme un enjeu véritable pour un cinéaste qui, officiant dans les années 1920 et au début des années 1930, devait se contenter, à l’instar d’autres cinéastes comme Eisenstein, de nourrir leurs œuvres par simples touches impossibles à interpréter pour un public non averti. On sait aujourd’hui que les plans d’ouverture sur les marins torses nus dans Le Cuirassé Potemkine (1922) n’avaient rien d’anodin, on peut également se demander dans quelle mesure la question de l’homosexualité, et donc d’un désir la plupart du temps considéré comme illicite, se manifestait tout au long de l’œuvre de Murnau. L’expressionnisme allemand a cet avantage (mais surtout ce but) qu’il met en exergue la schizophrénie d’une société qui, à force de vouloir délimiter le bien, identifie très clairement le mal. Il est alors difficile pour le désir de trouver véritablement sa place dans un contexte fortement puritain où la question du plaisir est forcément associée au mal et donc à l’ombre. La question de la sensualité a pourtant travaillé Murnau dès ses premières œuvres, comme par exemple Satanas (1919), film perdu dont un des bonus nous montre en quoi il pouvait paraître plutôt sulfureux pour son époque. Tabou, qu’il réalisa peu avant sa mort, sonne donc comme la quintessence de ces pulsions (homo)sexuelles : la sensualité (pour ne pas dire la sexualité) du personnage principal est totalement exaltée mais avec cette évidence naïve qui le démarque singulièrement d’un autre film-rupture dans la représentation du corps masculin, Un tramway nommé Désir. Il est donc vraiment dommage qu’un tabou soit entretenu par la famille de Murnau autour de cette question qui apporterait manifestement un nouvel éclairage sur l’œuvre d’un auteur qui, s’il avait continué de réaliser des films durant les décennies suivantes, ne nous aurait certainement pas contredit.

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