• Je suis un criminel
  • (They Made Me a Criminal)

  • États-Unis
  • -
  • 1939
  • Réalisation : Busby Berkeley
  • Scénario : Sid Herzig
  • d'après : la pièce Sucker
  • de : Bertram Millhauser, Beulah Marie Dix
  • Image : James Wong Howe
  • Montage : Jack Killifer
  • Musique : Max Steiner
  • Producteur(s) : Benjamin Glazer, Hal B. Wallis
  • Interprétation : John Garfield (Johnny Bradfield), Gloria Dickson (Peggy), Claude Rains (Insp. Monty Phelan), Ann Sheridan (Goldie West), May Robson (mamie Rafferty), Billy Halop (Tommy), Bobby Jordan (Angel), Leo Gorcey (Spit), Gabriel Dell (T.B.), Huntz Hall (Dippy), Bernard Punsly (Milt), Ward Bond (Lenihan), William B. Davidson (le shérif Ennis)...
  • Éditeur DVD : Wild Side Vidéo
  • Date de sortie : 7 juillet 2010
  • Durée : 1h31

Je suis un criminel

They Made Me a Criminal

réalisé par Busby Berkeley

Réalisateur avant tout célèbre pour ses comédies musicales des années 1930 (Palace hôtel, Chercheuses d’or 1937, La Danseuse des Folies Ziegfeld), Busby Berkeley fit un détour remarqué par le film noir en 1939. Mais plus qu’une énième variante sur le thème du faux coupable, le réalisateur construit avec Je suis un criminel la pierre angulaire de ce qu’allait devenir le parcours de John Garfield à Hollywood.

Johnnie Bradfield est un boxeur prodigieux à qui tout le monde prédit un avenir brillant. Seulement, son jeune âge et sa grande naïveté ne le conduisent pas toujours à choisir les meilleures fréquentations. Lors d’une soirée un peu trop arrosée, son agent tue par accident un journaliste zélé. De suspicions en mauvaises circonstances, les médias finissent par accuser le boxeur qui est alors contraint de fuir. Après avoir traversé une bonne partie des États-Unis sans argent, le jeune athlète finit par échouer dans une ferme où on l’engage pour la cueillette des fruits. Cette opportunité peut alors signifier un nouveau départ, à condition de ne jamais se faire reconnaître par les autorités.

Busby Berkeley n’est ni Fritz Lang, ni Alfred Hithcock. Si le film commence sur la thématique du faux coupable, Je suis un criminel ne joue jamais la carte de l’ambiguïté comme La Femme au gardenia ou La Mort aux trousses. Jamais le moindre doute ne subsiste sur la culpabilité de Johnnie et on sent bien que Berkeley, visiblement peu tenté par l’exercice de style, s’empresse d’en finir avec cette première partie du film (où les scènes à rebondissement s’enchaînent à un rythme effréné). Ce qui l’intéresse manifestement, c’est l’errance d’un homme qui voit tous ses repères s’effondrer et n’a plus aucune mainmise sur sa destinée. Le départ de New York devient alors prétexte à une jolie succession de scènes où les fondus enchaînés superposent d’improbables paysages américains désertés.

La rencontre avec le personnel de la ferme est également l’occasion pour le réalisateur d’approcher la question de la délinquance en montrant l’interaction existant entre le boxeur exilé et de jeunes garçons de fermes échoués en pleine cambrousse après avoir été expulsés de maisons de correction. Proche en cela de la vague des films sociaux qui ont fait la gloire des studios hollywoodiens dans les années 1930, Busby Berkeley ne s’en remet pas moins à quelques morceaux de bravoure au cours desquels il fait preuve d’une belle maîtrise du suspense. On pense notamment à cette scène pendant laquelle Johnnie et ses jeunes acolytes se retrouvent coincés dans un réservoir d’irrigation, ce qui va les amener à saisir la valeur du mot solidarité.

Mais ce qui fait certainement la plus grande valeur de Je suis un criminel est certainement la composition de John Garfield dont c’était ici le premier grand rôle et qui posait précocement les méthodes de l’Actor’s Studio. Celui qui allait s’illustrer à nouveau dans un rôle de boxeur dans Sang et or de Robert Rossen, d’un juif victime de l’antisémitisme dans Le Mur invisible d’Elia Kazan ou alors de l’amant maudit dans Le facteur sonne toujours deux fois de Tay Garnett, livre ici un jeu nerveux, à fleur de peau, où l’idéalisme et la naïveté se rejoignent dans un même désenchantement. Accusé à tort dans le film d’être un criminel au point de devenir le paria de toute une société, John Garfield fut dans sa vie privée l’un des symboles les plus forts du maccarthysme. Écarté de l’industrie pour ses idéaux politiques, l’acteur est devenu un traître aux yeux de l’opinion. Disparu prématurément en 1952 à seulement 39 ans, épuisé par les persécutions dont il faisait l’objet, il laissa son ombre planer sur le portrait à charge de Robert Aldrich contre Hollywood dans Le Grand Couteau. Redécouvrir aujourd’hui sa jeunesse fougueuse dans Je suis un criminel laisse indéniablement un grand goût d’amertume.