Accueil > DVD & livres > DVD > Martin Scorsese, courts métrages et documentaires mercredi 6 juin 2007

DVD Martin Scorsese, courts métrages et documentaires

Premiers symptômes, par Xavier Collet

Martin Scorsese, courts métrages et documentaires

réalisé par Martin Scorsese

La collection « Les Introuvables » de l’éditeur Wild Side porte décidément bien son nom : la dernière livraison consiste en effet en une collection de cinq courts métrages et documentaires réalisés par Martin Scorsese entre 1963 et 1978, tous inédits jusqu’à présent en DVD.

What’s a Nice Girl Like You Doing in a Place Like This ? (1963)

Martin Scorsese est à peine âgé de 21 ans lorsqu’il met en scène son premier court-métrage, parallèlement aux études de cinéma qu’il mène à l’université de New York. Il livre alors un petit film de neuf minutes en noir et blanc, qui lorgne du côté de la comédie, parodiant allègrement les styles cinématographiques qu’il étudie alors. L’histoire est celle d’un jeune écrivain qui tombe littéralement sous le charme d’une photo représentant un homme sur un bateau, au point d’en perdre le sommeil et l’inspiration, jusqu’à ce qu’il se trouve prisonnier du cliché accroché au mur de son appartement. De façon amusante, certaines idées contenues dans What’s a Nice Girl... , telle que la subversion de l’art dans la vie psychique, réapparaîtront dans un court-métrage ultérieur de Scorsese, Life Lessons, qui faisait partie du film à sketches New York Stories, sorti en 1989. Comme pour chacun des films contenus sur le DVD, on retrouve en guise d’introduction une interview de Michael Henry Wilson, spécialiste du cinéma de Scorsese et notamment auteur d’un livre d’entretiens avec lui sorti récemment en France aux éditions des Cahiers du Cinéma.

It’s Not Just You, Murray (1964)

Tourné à peine un an plus tard, It’s Not Just You, Murray est en quelque sorte le brouillon de Mean Streets. Scorsese y traite de l’amitié entre deux petits malfrats italo-américains, Joe et Murray. Trafic d’alcool lors de la prohibition, production de spectacle de music-hall dans les années 1960, prison, ces deux pieds nickelés sont soudés par une amitié que rien ne pourra effacer, ce qui ramène à un film encore plus récent de Scorsese, Les Affranchis, et ses deux héros inséparables bien que de caractères très différents, incarnés par Ray Liotta et Joe Pesci. Ces films ont en commun de traiter de la communauté italo-américaine et de l’environnement familial du cinéaste, qui livre dans It’s Not Just You, Murray une sorte de portrait déguisé de son oncle, et qui se plaît déjà à filmer sa mère, toujours représentée avec une assiette de spaghetti dans les mains. Quant aux acteurs, la plupart viennent de sa propre bande de copains, dont il fut quasiment le seul à s’en sortir et à ne pas devenir délinquant, grâce au cinéma, à travers lequel il témoignera pour eux.

The Big Shave (1967)

De toute la sélection de films proposés ici, The Big Shave est sûrement le plus célèbre de tous. C’est aussi le court-métrage le plus simple et le plus efficace de Scorsese, qui filme là pendant six minutes un homme en train de se raser devant sa glace, sur fond de musique jazz (le morceau I Can’t Get Started de Bunny Berigan). Très vite, l’homme se coupe à la joue, une fois, puis une deuxième, et va aller jusqu’à se trancher la gorge. Le sang se mêle progressivement à l’eau et à la mousse, la couleur rouge tranchant sévèrement avec le blanc immaculé du lavabo. Véritable « cri de colère contre la guerre du Viêt-Nam » et l’attitude auto-destructrice de la politique des États-Unis (un autre titre envisagé un temps fut Viet’67), la noirceur de ce film reflète aussi, du propre aveu de Scorsese, « la très mauvaise période » qu’il vit alors, lui qui vient d’être quitté par sa petite amie. À sa grande fierté toutefois, The Big Shave recevra peu après le prix de l’Âge d’or du festival surréaliste de Knokke-le-Zoute.

Italianamerican (1974)

De tous ses propres films, Italianamerican serait le préféré de Scorsese. À l’origine une commande à l’occasion de la commémoration du bicentenaire de la création des États-Unis, il livre là son film le plus personnel, en choisissant de filmer ses parents dans leur appartement, façon pour lui de retourner à ses origines, et d’offrir un contrepoint documentaire à Mean Streets, tourné l’année précédente. Durant trois quarts d’heure, dans l’improvisation la plus totale, Charlie et Catherine Scorsese vont raconter leur vie d’enfants d’immigrés siciliens. La mère de Scorsese est fidèle à l’image que l’on avait pu se faire d’elle, après l’avoir découverte dans Les Affranchis, où on la voyait servir en plein milieu de la nuit un plat de spaghetti à son fils et ses amis mafieux, à peine remis de l’enterrement d’un corps. On la voit ici passer en cuisine et en bonne mamma italienne qu’elle est, expliquer la recette de sa sauce tomate pour les pâtes (dont on retrouve même la liste complète des ingrédients dans le générique de fin). Mais au-delà de l’aspect volontiers folklorique (il faut préciser que ses parents jouent le jeu à merveille), Scorsese rend ici, à travers un simple portrait de sa famille, un vibrant hommage à l’ensemble de la communauté italo-américaine.

American Boy – A Profile of Steven Prince (1978)

À peine sorti du tournage harassant de New York, New York, et alors qu’il est en train de suivre The Band pour The Last Waltz, Scorsese invite dans sa maison de Mulholland Drive Steven Prince, fils à papa bourré de fric (plus précisément l’un des fils du directeur de la William Morris, la grosse agence artistique de New York), afin de capter ses confessions sur pellicule. D’une certaine façon, ce documentaire trouve un écho dans des films de fiction de Scorsese tels que Taxi Driver, dont il partage la même désillusion, et dans lequel Prince lui-même apparaissait, en plus d’en être l’assistant sur le tournage, dans le rôle du personnage qui vend des armes au psychopathe incarné par De Niro. American Boy laisse donc pendant près d’une heure la parole à Steven Prince, qui nous délecte d’anecdotes toutes plus tordues les unes que les autres, tantôt drôles (on sait désormais où Tarantino a été chercher son inspiration pour la scène de Pulp Fiction où Travolta plante en plein cœur d’Uma Thurman une énorme seringue d’adrénaline), tantôt dérangeantes (il y est tout de même question de morts par balle ou par électrocution, entre autres). De tous les films proposés dans ce DVD, American Boy est de loin celui qui mérite le plus d’être vu. Si les premiers courts-métrages contenus dans cette collection ont un indéniable intérêt historique, et s’il est passionnant d’y trouver déjà les germes, tant au niveau de la réalisation en elle-même que des sujets abordés, de la filmographie à venir de Scorsese, ce documentaire en revanche est l’œuvre d’un cinéaste au pic de sa forme (malgré la grande déprime dont il souffre à cette période de sa vie, et qui le pousse à enchaîner les projets), qui va de façon très naturelle s’approprier le sujet filmé pour l’entraîner à l’endroit souhaité afin de servir pleinement son propos, et livrer grâce à lui le portrait d’une génération qui mit un point d’honneur à briser le rêve américain.

Annonces