• La Saga Cinéastes, de notre temps

La Saga Cinéastes, de notre temps

Alors que l’ensemble des films réalisés pour la série « Cinéastes, de notre temps » (puis « Cinéma, de notre temps » à partir de 1990) sont projetés au Centre Pompidou (jusqu’au 9 juillet 2011), Capricci propose une sorte de rétrospective sous forme livresque, agrémentée d’un DVD contenant des rushes inédits avec Frank Capra, Elia Kazan et Rouben Mamoulian.

Dans le DVD qui figure en supplément, l’équipe de « Cinéastes, de notre temps » déambule assez acrobatiquement avec Frank Capra, dans sa jeep à travers son immense ranch. Le réalisateur de New York-Miami demande avec un air malicieux : « C’est la télévision à la française ça ? » L’ouvrage porte en effet le témoignage de ce que fut ce médium dans l’hexagone : une contradiction, à la fois cadenassée au sein de la rigide ORTF et un étonnant espace, rendant possible les expérimentations. Cinématographiques s’entendent, tant il s’agit bien pour Janine Bazin et André Labarthe de parler de cinéma en en faisant ; de s’emparer de la petite lucarne pour en faire quelque chose, et, au-delà, ne pas se contenter d’en faire, mais de la mettre au service du cinéma. L’esprit flibustier de Labarthe traverse tout l’ouvrage, un opportunisme dans le bon sens du terme, c’est-à-dire sachant sauter sur les occasions, rendant ainsi possible l’aboutissement d’ambitieux projets. Se dégage au sein du duo qu’il forme avec Janine Bazin une complicité et une complémentarité évidentes.

Pour ceux qui n’ont pas vu ces épisodes à l’époque dans la grille des programmes des années 1960 et 1970 [1], la lecture de cet ouvrage laisse songeur ; il ne reste plus qu’à imaginer que « s’est passé » à la télévision, par exemple, en 1967, Le Dinosaure et le Bébé, dialogue en huit parties entre Fritz Lang et Jean-Luc Godard. Entre son arrêt en 1972 et sa reprise sur Arte en 1990, on sent bien que la donne a changé, et André Labarthe ne manque pas de souligner que l’aboutissement des projets doit beaucoup à la pugnacité combattante de Thierry Garrel au sein de la chaîne franco-allemande : « Lui mis à part, personne au sein d’Arte ne s’intéressait à la collection. » Ainsi, l’ouvrage raconte, presque malgré lui, une histoire des émissions culturelles télévisée – celles où l’on ne vient pas vendre sa dernière production –, pour constater que la série a aussi suivi la logique d’atomisation de l’offre puisque l’émission a aujourd’hui trouvé sur Ciné Cinéma un refuge, qui est aussi un peu une « niche ».

« J’étais très intéressé par la télévision, comme André Bazin d’ailleurs, et ce bien avant qu’il ne tombe malade et, que cloué au lit, il se mette à beaucoup la regarder. C’est Bazin, en effet, qui a commencé à analyser les émissions de l’ORTF dans Radio Cinéma Télévision, l’ancêtre de Télérama, et parfois dans les Cahiers où, plus tard, j’ai tenté de créer une rubrique dédiée à la télévision. » Ainsi vogue la collection : prolonger par le biais de la télévision l’œuvre de Bazin et des Cahiers du cinéma, poursuivre l’essaimage dans une position de passeur et dans des conditions où seraient réunis l’exigence de la tradition des grands entretiens de la revue spécialisée et le potentiel audiovisuel et populaire de la télévision. La critique cinématographique se situe au cœur de l’esprit de la série, notamment la défense du principe de la politique des auteurs, ainsi « Le Voyage américain » de 1965 l’illustre-t-il tout en s’ouvrant à des auteurs moins défendus par les Cahiers – comme Raoul Walsh –, ou émergents, comme John Cassavetes. La ligne des cahiers jaunes est cependant loin d’être suivie puisque Claude Autant-Lara se voit consacré un volet, presque un sacrilège !

Ce double mouvement s’avère ininterrompu : rendre vivant le patrimoine cinématographique (Vigo, Stroheim, Ophuls, etc.) tout en l’enrichissant des « nouvelles » figures du 7e art – la Nouvelle Vague est évidemment questionnée dans plusieurs épisodes, mais on peut aussi mentionner Et pourtant ils tournent (1966) autour de jeunes réalisateurs français (Alain Jessua, André Téchiné, Luc Moullet, Jean Eustache…), Visages du nouveau cinéma italien (1967), En passant par le Québec : le jeune cinéma canadien (1968). Dans la seconde mouture de la série, Abbas Kiarostami est convié « dès » 1994 – pour, au passage, un numéro particulièrement abouti, réalisé par Jean-Pierre Limosin. Tout ceci se construit avec des béances et un désordre assumé, avec un refus crâne de l’idée d’exhaustivité : « Pour moi le cinéma n’a pas d’histoire. Tous les films, tous les grands cinéastes sont contemporains. C’est toujours du présent, pas du passé. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas le cas de tous les arts. » On retrouve ainsi dans la série le combat pour une légitimation du cinéma en tant qu’art, allant jusqu’à « s’écarter » du cinéma avec l’émission, réalisée par un certain Éric Rohmer, Le Celluloïd et le marbre (1966), consacrée à des non-cinéastes (parmi lesquels Xenakis, Roger Planchon, Claude Simon, Paul Virillo…). Mais ceci pour mieux y revenir : « Nous avons voulu non seulement définir le cinéma par rapport aux autres arts mais ceux-ci par rapport au cinéma. »

Mais la série cinéphile est aussi autre chose, à quoi rend bien hommage un ouvrage patchwork mêlant plages d’écriture d’André Labarthe – à la fois franches, érudites et nonchalantes (un peu trop parfois) – et entretiens avec Thierry Lounas. Auxquels s’ajoutent de nombreux documents originaux : notes d’intention ciselées, correspondances plus ou moins apaisées – couacs et malentendus ne manquent pas –, quelques phrases des émissions mises en exergue et une iconographie abondante sans être envahissante. Présenté de façon chronologique, le livre regorge d’anecdotes, cruelles ou/et délicieuses. Pour toutes ces raisons, La Saga cinéastes, de notre temps, sans être le grand livre qu’il aurait pu être, constitue néanmoins une lecture riche, tout à fait modulable – d’un bout à l’autre ou en piochant comme dans une sorte d’almanach. L’objet est polymorphe, à l’image de la saga. Car c’en est bien une : l’impressionnant work in progress fête ses 47 printemps, et se poursuit.

Derrière cette saga se dissimule un homme assez discret, un critique devenant cinéaste d’une façon singulière, témoignant d’un goût pour l’élaboration de dispositifs – chaque émission en est un. Aussi la « découverte » du montage est une chose fondamentale, à propos de laquelle l’ouvrage dégage une pensée très fine. La nébuleuse qui se déploie autour du duo Janine Bazin (décédée en 2003)-André Labarthe ne manque pas d’impressionner. Une ronde de cinéastes filmés et filmeurs se forme, et elle se prolonge : « Avec le film sur Jacques Rivette, nous affirmions une idée forte dans la collection, l’idée de filiation. Rivette avait fait le film sur Jean Renoir. Il devenait à son tour le sujet dont s’emparait un autre cinéaste [2]. » Rohmer a connu le même « destin », Labarthe considère qu’il s’agit d’une façon de boucler la boucle. Mais on a surtout l’impression que la fermeture de cycles ouvrent sur la possibilité de nouveaux à mettre en œuvre.

Notes

  1. [1] C’est le cas de celui qui écrit cet article.
  2. [2] Jacques Rivette le veilleur (1990) a été réalisé par Claire Denis.