Le Lauréat
Le Lauréat
    • Le Lauréat
    • (The Graduate)
    • États-Unis
    •  - 
    • 1967
  • Réalisation : Mike Nichols
  • Scénario : Calder Willingham, Buck Henry
  • d'après : le roman Le Lauréat
  • de : Charles Webb
  • Image : Robert Surtees
  • Décors : Richard Sylbert
  • Montage : Sam O'Steen
  • Musique : Dave Grusin, Paul Simon, Art Garfunkel
  • Producteur(s) : Lawrence Turman
  • Production : Embassy International Pictures
  • Interprétation : Anne Bancroft (Mrs Robinson), Dustin Hoffman (Ben Braddock), Katharine Ross (Elaine Robinson), William Daniels (Mr Braddock), Murray Hamilton (Mr Robinson), Elizabeth Wilson (Mrs Braddock)...
  • Distributeur : Carlotta Films
  • Date de sortie : 12 juillet 2017
  • Durée : 1h45
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Le Lauréat

The Graduate

réalisé par Mike Nichols

Produit en 1967, Le Lauréat est l’un des premiers films représentatifs du changement social et culturel des années 1960 aux États-Unis. Porté par un acteur alors inconnu et imposé par Mike Nichols, Dustin Hoffman, et les chansons de Simon et Garfunkel, le film a conservé sa fraîcheur douce et amère ainsi qu’une force certaine dans le remarquable portrait d’une classe moyenne américaine en déchéance, portrait qu’un Chabrol des années 1970 n’aurait d’ailleurs pas renié.

Malgré le nombre assez réduit d’œuvres réellement intéressantes dans la filmographie de Mike Nichols, Le Lauréat est encore aujourd’hui un pivot dans l’histoire des représentations de la société américaine, coincée entre la caricature de l’American way of life et les nouvelles aspirations d’une génération qui n’a pas connu la Seconde Guerre mondiale et n’a guère eu envie de défendre ses troupes au Viêt-Nam. Pour donner à voir, à comprendre la société de fin des années 1960, les réalisateurs contemporains parsèment leurs films de touches de « réalisme », de ces « petits faits vrais » dont parlait Barthes (citant Stendhal), sans travailler, bien souvent, à la restitution d’une atmosphère sociale, familiale, culturelle : ce fut le cas de Forrest Gump, ou plus récemment, de Benjamin Button. Il s’agit, dans ces films, de référencer une époque, par une chanson, une image d’archive… Évidemment, Mike Nichols a l’avantage de réaliser Le Lauréat juste avant l’offensive du Têt et Woodstock, et se plonge dans les affres d’une société de baby boomers qui ne sait plus avancer, enfermée dans une routine politique et morale.

Le Lauréat n’est ni un film contre le Viêt-Nam – bien que Ben range rapidement ses quelques soldats de plomb –, ni à proprement parler un hommage à cette génération de jeunes adultes qui ont cherché peu ou prou à sortir d’un carcan pourtant bien construit. C’est donc le portrait de deux générations qui s’affrontent sur des terrains très divers – le sexe, les études, la foi, la course à la reconnaissance sociale –, et se perdent l’une l’autre. Le « héros », Benjamin Braddock, est la définition même du cloisonnement social : dans la première partie du film, il est sans cesse enfermé dans un cadre, à l’image du générique d’ouverture durant lequel Ben se laisse conduire, impassible, neutre, sur un tapis roulant d’aéroport alors que Simon et Garfunkel entonnent The Sound of Silence. Il est le reflet d’une société automatisée dans son rythme et ses habitudes : elle se caricature elle-même dans l’organisation d’un barbecue tous les dimanche, durant lequel on va pouvoir porter aux nues devant les voisins le fils prodige, le graduate ; lors des petit-déjeuners ressassés comme un semblant d’union familiale… et la liste est longue.

Mike Nichols s’est surtout attaché à deux points cruciaux : le langage verbal et corporel, qui fait écho à l’enfermement visuel. Ben subit absolument tous les plans, tous les mouvements de caméra, jusqu’au moment où la révolte naît de la transgression. Les scènes de présentation restent en cela assez remarquables : c’est l’idée de la cage qui prédomine dans la vie de Ben. Coincé entre une porte et une femme insistante, déformé en gros plan par un aquarium, enfermé physiquement et humilié par ses parents dans le scaphandre ridicule qu’on lui offre pour son diplôme, Ben est à la recherche d’une fantaisie plus pure, moins feinte. Du fond de la piscine, il cherche d’abord à stagner avant d’en sortir. Il trouve cette fantaisie en premier lieu dans les bras d’une redoutable séductrice, la fameuse Mrs Robinson, « la plus belle des amies de ses parents » : alcoolique, délaissée par un mari qu’elle a épousé pour cause de grossesse, elle le dépucelle, tente de l’initier en fait à la société qui l’a enfermée elle-même… et l’y plonge un temps. Dans ce milieu, ne survit qu’une certaine médiocrité incarnée par Mrs Robinson, femme perdue, dépressive, possédant la vulgarité des vamps qui n’assument ni leur provocation sexuelle, ni leur sortie du cadre restrictif.

Les plans restés célèbres, notamment celui où l’on découvre Dustin Hoffman en arrière-plan dans l’angle droit de la jambe d’Anne Bancroft, montrent effectivement une virtuosité dans la mise en scène du cloisonnement : mais cette dernière se développe également dans les détails dialogués et les seconds rôles. Ben ne s’exprime ainsi que par onomatopées dans les premiers temps, ne pouvant encore faire face aux versants négatifs des Américains moyens personnifiés par les Robinson et les Braddock qu’en débitant des répliques qui paraissent pré-enregistrées. La rébellion contre l’automatisme, la (re)naissance, n’interviennent donc pas au moment de la transgression, mais au moment de la rencontre avec une autre « enfermée », la fille des Robinson, Helen, dont on découvre le visage sur une peinture, encadrée dans la chambre où Mrs Robinson fait ses premières avances à Ben : « Hello darkness, my old friend »… Sortir du cadre, c’est tout d’abord changer d’espace. Du salon, du jardin des maisons identiques, on passe à la voiture, puis à l’université, lieu ô combien symbolique de la jeune génération américaine de ces années. Du silence, du réflexe parlé, on passe aux cris, à la libération – qui ne se fait pas sans heurts. De l’empathie parentale, des obsessions proprettes, on passe à la folie amoureuse, à l’obsession d’une vie moins rangée, choisie.

Pied-de-nez au classicisme hollywoodien, Le Lauréat détourne à la fois les étapes dramatiques classiques (la rencontre, le quiproquo, le départ, les retrouvailles) et les symboles sociaux les plus marqués (notamment dans l’utilisation grotesque de la figure christique finale) pour mener ses personnages vers un ailleurs bien moins rose qu’il n’y paraît. Mike Nichols ne s’est pas fait ici le porte-drapeau d’une génération qui devait gagner, qui devait changer le monde ; mais dépeint une génération qui, faute de pouvoir changer ce monde, préfère s’en construire un autre, plus instable, presque nostalgique, dans lequel la sortie de l’enfance est effectivement libératrice, et un tantinet douloureuse. À l’image du dernier plan du film, absolument magnifique dans les tressautements du cadre et les expressions nuancées des deux nouveaux êtres, Helen et Ben entrent dans la vie. Pour aller où ? Mike Nichols ne répondra pas à la question, préférant de très loin laisser ces petits représentants générationnels grandir seuls.