Accueil > Panorama > Analyse > Sixième sens mardi 26 juin 2012

Analyse Sixième sens

La vie des morts, par Clément Graminiès

Sixième sens

The Sixth Sense

réalisé par M. Night Shyamalan

En une seule décennie, M. Night Shyamalan est passé du statut de génie précoce adulé par Hollywood à celui d’auteur maudit, enchaînant les échecs au box-office. D’un bout à l’autre de cette période, le réalisateur a pourtant imposé une patte unique, souvent critiquée, où la virtuosité du geste côtoie parfois une fâcheuse tendance à la roublardise. Son plus grand succès, Sixième sens, sorti en 1999, reste probablement l’une des plus belles illustrations de ce qui pourrait paraître a priori contradictoire : la cohabitation du gimmick et du sensible.

Filmer en miroir

Ce qui agace généralement les détracteurs de M. Night Shyamalan, c’est son goût prononcé pour un trompe-l’œil perçu comme trop démonstratif. Ses plus gros succès au box-office voient leur scénario servir presque systématiquement un sens de l’artifice jugé grossier qui, à la différence d’un Alfred Hitchcock prêchant autrefois délibérément le faux pour s’approcher du vrai, donne le vague sentiment que le présent cinéaste cherche surtout à jouer au plus malin avec le spectateur. C’est cette suspicion de roublardise qui a nourri les malentendus entre les critiques et Shyamalan (ce que le réalisateur moquera dans l’un de ses plus cuisants échecs commerciaux La Jeune Fille de l’eau). Sixième sens, avec son histoire de fantômes qui a fasciné les foules, n’échappe pas à cette règle dans la mesure où chacun des plans souligne – ou plutôt surligne – l’autre film qui se joue à l’insu du public, faisant de cette proposition un gadget renouvelé de cinéma qui, depuis, a positivement inspiré d’autres metteurs en scène (Les Autres d’Alejandro Amenábar).

Pourtant, le procédé n’est pas nouveau et continue de se perpétrer : d’Hitchcock (osant même un flash-back mensonger qui fit polémique dans Le Grand Alibi) à Nolan (Le Prestige) en passant par Lynch (Mulholland Drive), Clouzot (Les Diaboliques) ou même Mulligan (L’Autre qui faisait déjà référence à un possible sixième sens), les cinéastes n’ont jamais cessé de jouer aux prestidigitateurs pour flouer le public, au plaisir sans cesse renouvelé de ce dernier qui couvre généralement les plus habiles d’entre eux de succès. Perpétrant une certaine tradition, Shyamalan ne se retranche pas pour autant derrière une galerie d’effets spéciaux que les nouvelles technologies pourraient lui apporter. Dans Sixième sens, comme dans les films qui suivront, d’Incassable à Phénomènes, c’est ici la puissance de l’histoire qui domine, relayé par une mise en scène qui sert habilement le propos en déterminant le champ (et donc le hors-champ ou le contrechamp) comme un lieu d’exposition, voire d’exhibition, du récit.

Le twist et après ?

Dans Sixième sens, dont le twist final est progressivement devenu un secret de polichinelle même pour ceux qui n’avaient pas vu le film, s’exhibe constamment le film qu’on prétendrait nous cacher. Où qu’il aille, le personnage central du film – un enfant qui oriente le regard du public vers ce que les autres ne sont pas censés voir – croise des revenants avec lesquels il n’a aucun lien. Apparaissant d’abord sous les traits de simples intrus, ces morts en mouvement révèlent dans le même plan (le plus souvent en changeant de profil) le calvaire qui les a conduits jusqu’au décès. Ce systématisme, plutôt que de trahir un manque d’inspiration dans le renouvellement du procédé, traduit surtout l’inéluctabilité de la destinée du jeune héros, condamné à vivre avec ces êtres du passé tant qu’il n’acceptera pas de communiquer avec eux, voire de transmettre aux vivants des messages réparateurs. Plus que de croiser de simples fantômes, l’enfant prend connaissance d’une vérité que l’entourage des disparus ignore probablement (la femme suicidée parce qu’elle ne supportait plus les coups de son mari, la petite fille intoxiquée par une mère manipulatrice, etc.). Cette figure clichée de l’innocence devient le trait d’union que chacun a pu fantasmer – ou craindre – entre les morts qui savent et les vivants qui ignorent. Sauf que, dans le cas présent, l’enfant est sans cesse accompagné d’un ignorant, un psychiatre qui n’a pas encore fait la jonction entre sa vie et sa disparition, en somme, un mort inconscient de sa condition.

Plus critiqué dans Le Village que dans Sixième sens, le système Shyamalan repose sur un twist final qui révèle in fine la supercherie, prouvant au spectateur que le film s’est joué de lui en misant sur sa crédulité. Dans un geste qui vient expliquer ce qui demeurait incompris, le réalisateur prend le risque de mettre à nu un procédé qui peut, dans le pire des cas (Phénomènes), révéler une certaine vacuité du propos, pauvre prétexte à magnifier le morbide (des scènes de suicide parmi lesquelles on en retiendra une, celle des ouvriers sur un chantier). Dans ce contexte, les films de Shyamalan peuvent-ils survivre à la première vision ? A-t-on un intérêt à les revoir dès lors qu’on connaît l’objectif de la supercherie, le sens véritable de ce qu’on s’applique à nous montrer qu’avec une parcimonie calculée ? Lorsqu’on se souvient des recommandations passées d’Hitchcock pour Psychose ou de Clouzot pour Les Diaboliques qui demandaient au public de tenir secrète la révélation finale pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui ne s’étaient pas encore rendus dans une salle obscure, on comprend bien que le twist est en quelque sorte l’équilibre du film, sa raison d’être. Y a-t-il donc un plaisir à revoir une œuvre dont on connaît finalement les secrets mal gardés ? Sixième sens dissémine les indices qui ne tromperont pas les plus attentifs avant la révélation finale. Pour les autres, le réalisateur fait preuve d’un didactisme que d’aucuns jugeront un peu lourd en reprenant les scènes-clés du film au cours desquelles le soupçon d’anomalie était perceptible.

Le hors-champ du sensible

Pourtant, il serait dommage de réduire l’impact de la démarche cinématographique à sa seule résolution car Sixième sens dit bien plus que ce qu’il ne laisse croire. Comme l’analysait un dossier précédemment publié dans nos colonnes, Shyamalan laisse de nombreuses questions en suspens, comme par exemple l’errance du psychiatre dans les limbes de la mort qui, lorsqu’il n’accompagne pas le gamin dont il croit avoir la charge, devrait certainement prendre conscience de son isolement du monde des vivants. Loin d’être nouvelle, la fascination pour un supposé au-delà n’a cessé d’inspirer les cinéastes qui, dans des genres extrêmement différents, se sont intéressés aux résultats provoqués par l’argument scénaristique d’une communication entre les morts et les vivants sans forcément se plier aux règles de vraisemblance. Mais là où la démarche de Shyamalan se révèle encore plus singulière (et très précieuse), c’est que les morts de tous ses films ne se contentent pas de provoquer un frisson facile mais leur intervention met plutôt en lumière la difficulté d’être de ceux qui restent, les vivants. D’Incassable à Phénomènes, pour les personnages principaux, il n’est question que de cette culpabilité de vivre, de continuer un chemin tout en ressentant l’inéluctable poids de ceux qui nous ont précédés et qui ne sont plus.

Si les deux films précités privilégient un cheminement de leurs héros vers une vérité qui vient a priori mettre un terme à la question du poids de la survivance, Sixième sens fait par contre le choix de l’ouverture derrière son apparente résolution et cela, au cours de la probable scène-clé du film, celle où l’enfant confie à sa mère qu’il est en mesure de lui transmettre un message d’une grand-mère autrefois adorée, aujourd’hui décédée. Pour la première et seule fois, la revenante mentionnée n’apparaît jamais et reste rivée à un hors-champ du tout-possible où le sensible ne rencontre plus la moindre barrière. Ce qui va intéresser Shyamalan (et c’est bien ce qui fait toute la beauté inattendue de son film), c’est l’effet de cette révélation sur une jeune femme qui avait trouvé le moyen de taire ses regrets, vivant tant bien que mal avec un goût d’inachevé, un cruel sentiment de frustration. Parce que le cinéaste pose à ce moment précis la question d’un lien filial entre les vivants et les morts, il était logique que la mise en scène en revienne pour ce court instant à une forme de cérébralité en ne donnant corps à la défunte qu’à travers les larmes d’émotion de celle en qui elle continue de vivre. De l’exhibition du récit et d’un dispositif, le propos a, à cet instant, subtilement glissé vers le pouvoir d’une évocation cathartique et c’est bien ce qui fait toute la beauté fugitive de Sixième sens.

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