Accueil > Panorama > Dossier > Alain Guiraudie / les frères Larrieu mardi 13 juillet 2010

Dossier Alain Guiraudie / les frères Larrieu

Les Films du Losange

Cinéma du South West, par Frédéric Caillard

Alain Guiraudie / les frères Larrieu

Nés au milieu des années 1960, tous trois originaires du Sud-Ouest, ils ont commencé à réaliser leurs premiers courts-métrages au tournant des années 90, avant de percer une dizaine d’année plus tard, avec Ce vieux rêve qui bouge pour Alain Guiraudie – prix Jean Vigo et révélation de la quinzaine des réalisateurs cannoise en 2001 – et Fin d’été pour Arnaud et Jean-Marie Larrieu – sorti en 1999 et accueilli chaleureusement par la critique –, puis d’être consacrés comme auteurs qui comptent au cours de la décennie suivante avec entre autres Peindre ou faire l’amour (2005) pour les frères Larrieu et Le Roi de l’évasion (2009) pour Alain Guiraudie. Mais au delà des similitudes de leur parcours, les trois réalisateurs semblent partager une conception commune et originale du cinéma, mélancolique sous des atours lumineux, inventif et ouvert aux expérimentations, cherchant leur respiration dans l’hybridation des genres, et assumant dans un même geste leur attirance pour les grands espaces, l’humour décalé, l’onirisme, le sexe et les tergiversations psychologiques chères au cinéma d’auteur français. Nous consacrons donc ce dossier au cinéma constamment étonnant et profondément jouissif des frères Larrieu et d’Alain Guiraudie, en risquant une ébauche de théorie : malgré un solide ancrage dans sa terre natale, le « cinéma du Sud-Ouest » tient peut être plus de son lointain cousin américain que de sa petite province pittoresque.

L’inadéquation au monde comme point de départ

Un homme, un vrai – le premier long métrage des frères Larrieu – s’ouvre sur un film publicitaire réalisé par le personnage de Mathieu Amalric, et dont le but est de promouvoir la qualité de vie des employés dans une entreprise des environs de Paris. Le film publicitaire révèle avec humour le manque de compréhension du personnage d’Amalric envers les règles du monde du travail. Le reste du film ne fera que confirmer à quel point il est perdu, bridé dans ses élans et inadapté au monde réel. Avec un peu de recul, cette inadéquation au monde se révèle être l’un des motifs centraux autour duquel s’articule les cinémas des Frères Larrieu et d’Alain Guiraudie, et que l’on retrouve dans la quasi-totalité de leurs films, avec plusieurs variantes. Chez les Larrieu, les personnages sont le plus souvent issus de milieux bourgeois et souffrent principalement de tourments existentiels (difficulté à s’adapter à la condition de retraité dans Peindre ou faire l’amour, frustration d’ordre sexuel dans Le Voyage aux Pyrénées). Guiraudie s’intéresse lui davantage à ce que l’on avait l’habitude d’appeler les problèmes de classe et aux difficultés rencontrées par la gent modeste pour trouver une place satisfaisante dans la société. Dans son premier chef d’œuvre, Ce vieux rêve qui bouge, il esquisse une peinture subtile du monde ouvrier, rythmée par des dialogues d’une grande justesse qui véhiculent l’atmosphère de tension, de fierté et de résignation qui règne dans les usines françaises. Il capte toute la beauté, la poésie et la mémoire de ce site industriel voué à la fermeture, et fait admirablement écho à l’immuabilité de la vie à l’usine avec des plans fixes et récurrents, la caméra ne se mettant en mouvement que lorsque l’usine est définitivement fermée. La question sociale est constamment présente dans les films de Guiraudie, que ce soit par le truchement de quelques phrases de dialogue sur les retraites ou sur les avantages comparés du Bac ou du CAP dans Le Roi de l’évasion, ou au travers du portrait fouillé de Nathalie Sanchez, personnage principal de Du soleil pour les gueux et coiffeuse à Rodez, qui décrit par le menu comment elle vit avec 5500 francs par mois. Guiraudie met en scène des gens des classes populaires, de l’étudiant et du patron de café de Pas de repos pour les braves au petit monde rural du Roi de l’évasion. On a donc essentiellement affaire, que ce soit chez Arnaud et Jean-Marie Larrieu ou chez Alain Guiraudie, à des personnages qui cherchent un horizon et qui sont condamnés à subir l’incompatibilité entre leurs besoins profonds et ce que peut leur offrir le monde qui les entoure. Si le point de départ est relativement classique et piégeux, le traitement que lui apportent nos réalisateurs est à la fois insolite, très personnel et marqué par une grande exigence. Nous n’avons pas affaire à des sociologues ou à des psychologues, mais bien à de véritables cinéastes.

Le sexe et la nature comme échappatoire

Les Larraudie (appelons-les comme ça) proposent quasi systématiquement à leurs personnages de se soustraire à leurs problèmes en se jetant à corps perdu dans la nature et le sexe, ce qui ne manque pas d’imprégner leurs films d’un ton et d’une coloration singulière. Mais plus que des solutions à leurs tourments, ces tentatives s’avèrent rapidement être des fausses pistes. Dès Fin d’été, leur premier moyen métrage (1999), les frères Larrieu explorent de manière assez littérale (la vie à poil et l’élevage de chèvres dans une bergerie) l’utopie hippie comme alternative à la vie parisienne, mais déjà sans succès pour le personnage principal, qui abandonne le navire à la fin de la belle saison. Si le sexe « libéré » reste un motif prégnant de leurs films, il acquiert au fur et à mesure de leur filmographie un statut différent : le sexe n’est plus seulement un remède potentiel au mal-être des personnages, une sorte de clé du bonheur (comme dans Fin d’été ou Peindre ou faire l’amour, dans lequel un couple à l’orée de la retraite s’ouvre aux joies de l’échangisme et qui est le film le plus foncièrement optimiste de ses auteurs), mais il devient aussi une cause de ce mal-être (Le Voyage aux Pyrénées, Les Derniers Jours du monde). Guiraudie théorise cette approche dans Le Roi de l’évasion avec le monologue final du Vieux Queutard qui en substance affirme qu’il n’y a que l’envie qui vaille le coup, et que la jouissance, l’accomplissement du sexe, ne constitue qu’un leurre. Il y a bien d’un coté la souffrance de ne pas pouvoir vivre pleinement une vie sexuelle satisfaisante (Ce vieux rêve qui bouge avec le refus du contremaitre de s’offrir au jeune ouvrier, Le Voyage aux Pyrénées avec les élans nymphomanes contrariés de Sabine Azéma), et de l’autre coté l’incapacité de cette vie sexuelle à combler le mal-être même lorsqu’elle se rapproche de ses envies (Le Roi de l’évasion, Les Derniers Jours du monde, Nathalie Sanchez qui dans Du soleil pour les gueux lâche un « oui, et après ? » après avoir accompli son fantasme de coucher avec un berger d’ounayes). Le message que nous délivre nos trois cinéastes semble bien être le suivant : si le sexe est une cause du problème c’est parce qu’il est inapte à en être une solution.

Le sexe est de manière récurrente traité sous l’angle trans-générationnel, que ce soit avec des « vieux » (le couple soixantenaire Auteuil/Azéma et leurs « partenaires » quarantenaires dans Peindre ou faire l’amour, Armand et le Vieux Queutard dans Le Roi de l’évasion, ou Natalie Sanchez et le berger d’ounayes dans Du soleil pour les gueux), avec des jeunes (Armand et Curly dans Le Roi de l’évasion) ou avec les deux (Ce vieux rêve qui bouge). Ces relations, consommées ou impossibles, hétéro (principalement chez les Larrieu) ou homo (chez Guiraudie), alimentent une réflexion captivante sur le corps, qui culmine dans Les Derniers Jours du monde. Le film dresse un constat, celui de la prévalence des corps, de ceux qui s’accouplent, s’enlacent ou s’étreignent à ceux en décomposition, de ceux qui se reposent après l’amour aux cadavres flétris qui jonchent les rues et les pièces traversées. Finalement, il ne sert à rien de philosopher, nous ne sommes que des corps, suants, poilus, flétris, nus bien sûr, sexués, suintant, totalement organiques, et on oserait même dire odorants à la vision des images malsaines des Derniers Jours du monde. Rarement une scène de sexe n’a parue aussi organique que celle entre Mathieu Amalric et Carine Viard. L’on retrouve ces mêmes corps concrets chez Guiraudie, dans Le Roi de l’évasion, du bedonnant Armand (joué par Ludovic Berthillot) au longiligne et jubilatoire commissaire (François Clavier) en passant par la sexy girl next door Curly (Hafsia Herzi) et les extraordinaires « Vieux Queutards » (Jean Toscan et Georges Vaur), mais aussi dans Ce vieux rêve qui bouge (José) ou dans Du soleil pour les gueux (Djema Gaouda Lon).

Chose rare dans le cinéma d’auteur français, qui est d’habitude plutôt occupé à traquer les états d’âme ou à mettre en valeur l’aspect pittoresque du patrimoine et du terroir national, Alain Guiraudie et les frères Larrieu assument la beauté des paysages comme une composante essentielle de leur art. Même lorsque Guiraudie filme une usine, dans Ce vieux rêve qui bouge, ou une simple campagne sans reliefs dans Le Roi de l’évasion, la mise en espace et en lumière est ample, les lieux se déploient à l’écran. Les Pyrénées (La Brèche de Roland, Un homme, un vrai, Le Voyage aux Pyrénées), le Vercors (Peindre ou faire l’amour), les plateaux du Rouergue (Du soleil pour les gueux et Pas de repos pour les braves) font ainsi échos aux grands espaces du sud-ouest – américain cette fois – et au cinéma d’outre-Atlantique. La nature est le décor privilégié de ces films, et elle y intervient comme un lieu où l’on s’échappe, où l’on tente de se ressourcer ou de se retrouver soi même. Mais malheureusement pour leurs personnages, le contact avec la nature s’avère être tout aussi infructueux que les prouesses sexuelles. Si picturalement les espaces sont sublimés par la caméra, ils sont psychologiquement synonymes d’enfermement. Guiraudie souligne ces phénomènes de surplace avec des « plans fixes déroulants », dans lesquels les personnages s’escriment à avancer tout en restant prisonnier de leur plan (ballade à vélo dans Le Roi de l’évasion). Dans Pas de repos pour les braves, l’on se rend bien jusqu’à Buénauzère, Glasgaud ou Onque Congue, mais l’on ne parcoure que quelques dizaines de kilomètres. Le monde entier a beau s’offrir aux personnages, ils sont irrémédiablement confinés dans leur environnement quotidien, il leur est impossible d’y échapper. Dans Du soleil pour les gueux, Carol Izba, le jeune bandit d’escapade qui devrait s’enfuir pour survivre, ne peut se décider à quitter sa terre natale et les magnifiques plateaux de l’Aveyron, quand bien même sa survie en dépend. Dans Le Voyage aux Pyrénées, Jean-Pierre Daroussin et Sabine Azéma tournent en rond dans leurs montagnes et leurs problèmes de couple, loin de se résoudre au contact de la nature, s’y exacerbent. Dans La Brèche de Roland et Fin d’été, les personnages principaux reviennent littéralement à leurs origines, à l’endroit où ils ont été conçus, au milieu des montagnes. Dans Un homme, un vrai, Ris finit par souffrir de son isolement pyrénéen, et cherche à renouer le contact avec sa femme. À l’instar du sexe, la nature n’est qu’une impasse stérile, incapable d’apaiser durablement les mal-être.

Comme dans les road-movies (encore une référence au cinéma américain !), on note chez nos réalisateurs une forte propension à doubler les pérégrinations psychologiques de leurs personnages par une mise en mouvement physique. On n’arrête pas de marcher, de courir, de déambuler, d’avancer. Entre les ouvriers de Ce vieux rêve qui bouge qui passent leur temps à entrer et sortir de l’usine ou à se mouvoir d’un bâtiment à l’autre, les protagonistes de Du soleil pour les gueux qui marchent à la recherche d’ounayes ou qui se coursent à travers les hauts plateaux, les randonneurs pyrénéens des frères Larrieu (La Brèche de Roland, Le Voyage aux Pyrénées ou Un homme, un vrai), la fuite de Mathieu Amalric dans Les Derniers Jours du monde, les personnages de Pas de repos pour les braves qui se rendent d’un village à l’autre à pied ou qui se déplacent en Renault Fuego, et les sorties à vélo ou les courses à travers champs et forêts de Curly et Armand dans Le Roi de l’évasion, nous avons affaire à un cinéma où l’on est constamment en mouvement. Ce mouvement omniprésent sert le travail sur l’espace. Alain Guiraudie et Arnaud et Jean-Marie Larrieu ne mettent pas seulement l’espace en image, ils le mettent aussi à l’épreuve – il est vécu et arpenté – afin d’en restituer toute son essence.

Le travail des genres et l’onirisme comme réponse cinématographique

Dès ses débuts, Guiraudie manifeste un intérêt certain pour les « genres », et principalement pour l’heroic-fantasy (court métrage La Force des choses en 1997, Du soleil pour les gueux). Chez les Larrieu, la question du genre met plus de temps à se développer, et commence seulement à poindre dans Le Voyage aux Pyrénées, descendant débridé du Voyage en Italie de Rossellini. Ce qui est intéressant chez nos cinéastes du « sud-ouest », c’est que le genre n’est pas considéré comme une forme codée et prédéfinie qui s’impose à tout le film, mais plutôt comme une composante possible, que l’on peut doser et laisser infuser à sa guise afin d’imprégner le film au niveau souhaité. Les réalisateurs disposent donc d’une boite à outil à large palette, et ne se privent pas de puiser dans une grande partie des genres disponibles dans le catalogue de l’histoire du cinéma pour alimenter, colorer et enluminer leurs films. Ils exploitent ainsi tour à tour la veine fantastique (Voici venu le temps), celle du film catastrophe (Les Derniers Jours du monde), du film d’auteur à la française (Un homme, un vrai, Peindre ou faire l’amour), du comique burlesque (Le Voyage aux Pyrénées et certaines scènes du Roi de l’évasion), et introduisent même des élans de comédie romantique (Le Roi de l’évasion), de comédie du remariage (Le Voyage aux Pyrénées, Un homme, un vrai), de comédie musicale (Un homme, un vrai, Le Voyage aux Pyrénées), de film érotique des années 70 (la fête du château dans Les Derniers Jours du monde), de film de gangster (dernière partie de Pas de repos pour les braves) une petite scène de torture (dans Le Roi de l’évasion), et des réflexes de thrillers (dans la manière de rythmer Le Roi de l’évasion). Le recours ouvert et assumé aux genres renforce un peu le lien de ce cinéma avec son cousin américain, et l’inscrit à la fois en descendant d’un patrimoine cinématographique mondial et dans une contemporanéité forte, le Cinéma Bis ayant reconquit ses lettres de noblesse au cours de la dernière décennie. Guiraudie cite aussi régulièrement le western, du superbe plan de Ce vieux rêve qui bouge où le groupe d’ouvriers déambule à la manière de William Holden et sa troupe dans La Horde sauvage, aux paysages semi-désertiques de Du soleil pour les gueux et de Pas de repos pour les braves, en passant par la chasse à l’homme entre un chasseur de prime et un hors-la-loi (enfin, entre un guerrier de poursuite et un bandit d’escapade pour être précis) dans Du soleil pour les gueux. Les frères Larrieu ne sont pas en reste, avec le plan final de Peindre ou faire l’amour où la silhouette de Daniel Auteuil se détache – au milieu d’une végétation éparse – sur le ciel bleuté du Vercors, variation sur le motif du lonesome cowboy. On ne sait pas très bien non plus si le nom de Johnny Got – le « journaliste-aventurier » de Pas de repos pour les braves – est inspiré de Johnny Guitar ou de Johnny Got His Gun, mais le clin d’œil au cinéma d’outre-Atlantique est plus que probable.

Dans Les Derniers Jours du monde, tout comme dans Du soleil pour les gueux, le recours au fantastique offre un écrin théorique aux réalisateurs pour explorer la grande question de l’inadéquation au monde. Dans le contexte apocalyptique des Derniers Jours du monde, où le gouvernement abdique toute velléité de contrôle sur la situation, le personnage de Mathieu Amalric (Robinson) n’est plus tenu par aucune contrainte, ce qui devrait lui permettre de pouvoir enfin s’épanouir. Mais alors qu’il est libéré de ce monde castrateur et de (presque) toutes ses conventions, il ne prend aucune initiative et se recroqueville sur son unique obsession – le corps de sa maitresse, faisant preuve d’une profonde inaptitude non pas à la société, mais à la vie. Je-m’en-foutisme, soif de sexe, insensibilité à la souffrance des autres, les frères Larrieu saisissent avec acuité les traits de ce représentant de la fameuse génération X qui ne désire finalement rien de plus que la paix. Dans Du soleil pour les gueux, Guiraudie se livre à un jeu de comparaison entre les affres de notre monde capitaliste (représenté par Nathalie Sanchez) et ceux d’une dictature barbare et primaire (ce royaume imaginaire mi-burlesque mi-surréaliste des bergers d’ounayes, dominé par le tyran Chaouch Maline et dans lequel Nathalie Sanchez évolue le temps du film). Il parvient dans un même geste à capter la nécessité qu’ont Nathalie Sanchez (issue du monde réel) et Carol Izba (issu du monde fantastique) de s’échapper de leur monde d’origine tout en sachant qu’ils sont faits pour y rester. Il s’agit d’un point de vue profondément désabusé, qui se retrouve dans toute sa filmographie (sinistre dialogue de Ce vieux rêve qui bouge : « – Tu n’as jamais eu envie de faire autre chose ?Juste envie. »). Car il n’y a au fond pas de vraie révolte chez Alain Guiraudie, mais plutôt une grande résignation. Perspective peu alléchante que celle des ouvriers de Ce vieux rêve qui bouge, qui restent 30 ans dans l’environnement hostile de leur usine, en prenant les jours les uns après les autres. Et lorsqu’une alternative se présente, c’est celle de la fermeture, encore plus déprimante. Dans Le Roi de l’évasion, Armand – qui enchaine depuis vingt ans les aventures éphémères avec des types rencontrés sur un lieu de drague sauvage en bordure de nationale – en vient même à considérer les avantages d’une vie rangée (« Construire une famille, c’est peut être pas si mal que ca ? »), alors que le commissaire ne semble pas convaincu de la pertinence de sa mission : « on ramène les jeunes filles… si elles repartent, elles repartent… » Le cinéma de Guiraudie se tourne donc naturellement vers ce qui est seul à même de contrer sa propre vision désabusée et d’entretenir un peu d’espoir : le rêve. Ses films sont en quelque sorte des trips géants (Le Roi de l’évasion, Du soleil pour les gueux, Pas de repos pour les braves), entre rêveries existentielles et divagation ontologique, où les personnages se perdent dans leurs méditations, entre fantasme, angoisse, désir d’un monde meilleur et fatalisme. Une des grandes réussites du Roi de l’évasion est d’inclure de « vrais » rêves en son sein – séquence de réveil à l’appui – afin de renforcer par contraste la réalité de la stupéfiante errance hallucinatoire d’Armand, célibataire en crise de la quarantaine, et d’ainsi signifier que la partie la plus essentielle de nos existences est celle qui se développe dans nos têtes. L’onirisme, qui est par essence particulièrement bien adapté au medium cinématographique, a aussi dans le cas de Guiraudie la double qualité de se fondre avec bonheur dans le travail sur les genres et d’être une réponse approprié aux questions de fond qui sont développées dans ses films (l’inadéquation au monde). Mais malgré une présence marquée, l’onirisme n’infléchit pas le point de vue désenchanté de son auteur, qui livre de film en film la même conclusion implacable de mélancolie, de Tout droit jusqu’au matin – son 3ème court métrage réalisé en 1994 : « Le jour où tu réalises tes rêves il faut en trouver d’autres et t’es pas plus avancé. Les miens il vaut mieux que je me les garde le plus longtemps possible » au Roi de l’évasion : « Il y a quelques années je ne m’imaginais pas tirer mon coup sans jouir à la fin, qu’est-ce qu’on peut être con, des fois ! »

Arnaud et Jean-Marie Larrieu, toujours taraudés par la question de la paternité, semblent maintenant travailler à aseptiser l’émotion (qui culmine dans la dernière partie de Un homme, un vrai) et à théoriser leurs messages au travers de la forme filmique, comme dans leurs deux derniers longs métrages, Le Voyage aux Pyrénées et Les Derniers Jours du monde. Guiraudie vient quant à lui de réussir, avec Le Roi de l’évasion, à atteindre la grâce en faisant se cristalliser la veine sociale et la veine onirique de son cinéma dans un objet unique plus équilibré, abandonnant, peut-être temporairement, la voie du fantastique à tout prix. On ne sait pas ce que leurs prochains films nous réservent, mais l’on est confiant dans leur capacité à nous offrir un cinéma hautement jouissif, celui des délicieuses trouvailles que sont la dourougne (la racine aux vertus aphrodisiaques du Roi de l’évasion), les ounayes (créatures de Du soleil pour les gueux et de Voici venu le temps que l’on imagine mi moutons mi vampires), les chansons paillardes des moines nus du Voyage aux Pyrénées, le délirant film d’entreprise de Un homme, un vrai ou le commissaire obsédé sexuel du Roi de l’évasion, sosie parfait d’Alain Juppé.

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