Le cinéma militant français des années 1970 (2e partie)

    Le cinéma militant français des années 1970 (2e partie)

    Les années 70

    (ici, la 1ère partie)

    Si l’on devait définir un film militant typique, voici la description qu’on pourrait en donner :
    – court (moins d’une demie heure).
    – en 16mm.
    – en noir et blanc.
    – sans budget.
    – avec une équipe bénévole.
    – avec un générique beaucoup trop gros et une signature collective.
    – avec du banc titrage sur un certain nombre de photos et d’articles de presse.
    – avec une voix off.
    – avec des cartons, des chapitres ou des intertitres.
    – avec de nombreuses interviews.
    – avec, en 1968, des ouvriers ou des paysans, et en 1974, des femmes, des activistes d’Amérique latine, ou des étudiants.
    – en avant-première dans des petits cinéma du quartier latin comme le Saint-Séverin, ou par exemple aux cinémas du Marais (aujourd’hui Latina) ou au Jean Renoir à Pigalle, tenus par Simone Lancelot.
    – avec des débats lors de la diffusion.
    – montré dans un comité d’entreprise, un syndicat, un ciné-club.

    II. LES ANNEES 1970

    Autant la fin des années 1960 a été marquée par une profusion de films militants, tournés pendant ou dans la foulée de mai 68 sur les manifestations, les grèves et les luttes ouvrières, autant le cinéma militant, comme courant, se resserre dans la décennie qui suit autour de collectifs très repérables, afin de pouvoir s’institutionnaliser et durer.

    Les collectifs les plus connus sont :
    – ISKRA, ex-SLON, fondé en 1967 autour de Chris Marker, et installé en Belgique, revient en France au tout début 1974 pour bénéficier des aides à la réalisation et change de nom. ISKRA a au moins deux significations : Images, Sons, Kinescope, Réalisations Audiovisuelles, et renvoie au premier journal fondé par Lénine, «L’étincelle» en russe (SLON signifiait éléphant).
    – L’ARC, Atelier de Recherche Cinématographique, et Cinélutte sont deux collectifs d’élèves et professeurs de l’IDHEC. Le second, animé en particulier par Richard Copans et Jean-Denis Bonan sur une ligne très mao, succède au premier, où l’on trouvait des cinéastes comme Michel Andrieu, ou Jacques Kébadian.
    – Unicité / Dynadia sont des groupes de réalisation dépendants du parti communiste. On y retrouve Mario Marret ou Paul Seban.
    – Le Grain de sable est un collectif fondé en 1974, qui repose sur les épaules de trois principaux cinéastes : Jean-Michel Carré, Serge Poljinsky, et Yann Le Masson, qui deviennent des cinéastes militants « professionnels » au sens où ils gagnent leur vie avec le cinéma militant. Les thèmes qu’ils abordent sont plus sociaux : lutte des femmes (Liberté au féminin et Le Juste Droit de Poljinsky), nucléaire (Nucléaire danger immédiat du même Poljinsky), éducation (Le Ghetto expérimental sur Vincennes, L’Enfant prisonnier de Carré).
    – Des collectifs régionaux, comme Torr e Benn (« Casse-leur la tête » en breton).

    La plupart des collectifs disparaissent au cours des années 1970. Seuls subsistent ISKRA, qui, tout en produisant encore quelques films, va surtout assurer la distribution militante de l’ensemble de ce cinéma, et le Grain de sable, qui, après scissions, reste aux mains de Jean-Michel Carré. Richard Copans, quant à lui, fonde au début des années 1980 Les films d’ici, qui est devenue l’une des principales maisons de production de documentaires – où l’on retrouve un certain nombre de membre de Cinélutte. Iskra se consacre aujourd’hui également au documentaire : on peut en tirer la conclusion d’une part que la plupart des cinéastes militants qui ont réussi à se reconvertir dans le cinéma l’ont fait par le cinéma documentaire, et d’autre part que le cinéma militant a été d’une certaine manière un laboratoire du documentaire – quelqu’un comme Nicolas Philibert (aujourd’hui connu pour Être et avoir ou La Ville Louvre) était ainsi proche de Cinélutte et réalise en 1978, avec Gérard Mordillat, un film sur les patrons, La Voix de son maître. Un de ses amis, Laurent Chevallier (auteur du récent Momo le doyen), a également beaucoup travaillé pour le Grain de Sable.

    On peut retenir quelques films marquants ou importants de cette décennie, sans chercher à être exhaustif. Histoires d’A, de Charles Belmont et Marielle Issartel, est un film emblématique de la lutte féministe pour la libéralisation de l’avortement. Réalisé en 1973, il est l’un des tout premiers à montrer un avortement réalisé selon une nouvelle méthode beaucoup moins dangereuse qu’auparavant, la méthode par aspiration, dite méthode Karman. Quoiqu’aussitôt interdit, il est diffusé malgré tout et fait un grand nombre d’entrées, s’inscrivant dans le grand mouvement de désobéissance civile de l’époque.

    Une des figures du cinéma féministe est alors Carole Roussopoulos, fondatrice avec son mari Paul du groupe Video Out. Elle est l’une des premières à filmer en vidéo, et on lui doit de nombreux et précieux documents, comme le premier film sur le FHAR, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (filmé également en couleur par Roger Danel). C’est elle aussi qui pour la toute première fois a filmé un avortement Karman dans Y a qu’à pas baiser. Elle est aussi la réalisatrice d’un film sur la grève des prostituées à Lyon en 1975. Une rétrospective à la Cinémathèque, organisée par Nicole Brenez et Hélène Fleckinger, vient d’ailleurs de lui être consacrée.

    Le militantisme homosexuel trouve dans le jeune Lionel Soukaz son porte-parole cinématographique, puisqu’il réalise des films comme Race d’ep avec l’intellectuel Guy Hocquenghem, revenant sur un siècle d’histoire homosexuelle, ou encore Ixe, un film porno expérimental, qui déroule deux films côte à côte sur une rythmique quasi hallucinatoire.

    Mais de la lutte des femmes, on retiendra surtout le magnifique Regarde elle a les yeux grands ouverts, récemment diffusé au festival queer de Paris : le film de Yann Le Masson, tourné à Aix en immersion dans un groupe dissident du MLAC est découpé en quatre séquences – deux accouchements « naturels » encadrent un avortement Karman et une scène de procès avec manifestations devant le tribunal. La scène finale, lors de laquelle la personnage principale du film s’accouche elle-même au milieu des membres du groupe, est particulièrement marquante.

    De nombreux films continuent à suivre les luttes ouvrières. Au moment de la grève de Lip, à partir de 1973, beaucoup de cinéastes partent ainsi tourner des images comme Dominique Dubosc (cf. illustration), ou Richard Copans qui réalise À pas lentes pour Cinélutte… ou encore l’inépuisable Carole Roussopoulos, abordant le conflit sous l’angle féministe, en se focalisant notamment sur la figure de Monique Piton. Il en sera de même pour les luttes paysannes, en particulier au moment de la tentative d’évacuation du Larzac pour y installer une base militaire.

    Les luttes révolutionnaires à l’étranger sont également très présentes. ISKRA diffuse ainsi les films de Patricio Guzman qui s’est exilé en Europe : La Première Année, mais surtout La Bataille des dix millions qui revient sur les années précédant le renversement d’Allende au Chili, et constitue en cela un document irremplaçable. Le film est d’ailleurs sélectionné à Cannes, de même que Le Moindre Geste, produit également par ISKRA, et qui constitue peut-être un des films les plus atypiques du courant. Jean-Pierre Daniel, son auteur-monteur, a ainsi récupéré des images filmées par Josée Manenti et Fernand Deligny (une grande figure de l’antipsychiatrie) sur l’un des enfants autistes qui participe à leur expérience de vie en communauté, Yves. Le film, mutique et aux images splendides, devait d’ailleurs faire la couverture des Cahiers du cinéma, avant que le passage à leur période Mao ne l’empêche.

    On retiendra également un film comme Condamnés à réussir, de François Jacquemain, film militant écologiste, qui dénonce à la fois les dysfonctionnements de l’usine de La Hague au travers d’interviews d’ouvriers syndiqués, et, plus généralement, le recours massif à l’énergie nucléaire. Une des séquences clé du film voit l’un des ouvriers mettre environ trois quarts d’heure à enfiler sa combinaison de protection afin d’effectuer de simples travaux de plomberie à l’intérieur de l’usine.

    Enfin, Le fond de l’air est rouge de Chris Marker revient en 1977 sur ces dix ans de luttes révolutionnaires, à partir d’images de mai 68, du Chili, du Japon, d’Afrique, etc. empruntées à l’ensemble des cinéastes militants de la période. Avec Godard qui, après La Chinoise en 1967, a fondé son propre collectif, le groupe Dziga Vertov, Marker est ainsi l’un des auteurs reconnus qui passent par le cinéma militant. Autour de lui, on trouve de brillants techniciens comme Antoine Bonfanti au son ou Pierre Lhomme, Jacques Loiseleux, à l’image. Marker n’abandonne d’ailleurs pas le genre , comme le montre son film le plus récent, Chats perchés, réalisé en 2002, qui filmait la campagne présidentielle en vidéo, et dont le fil rouge était un jeu de piste autour des dessins de chats (tags, pancartes) d’un mystérieux artiste parisien…

    Avec l’apparition de la DV et la fin des années 1980, beaucoup ont évoqué, notamment à partir des grèves de 1995, un retour du cinéma militant, sous une nouvelle étiquette – celle du cinéma social. Les exemples fourmillent : le récent Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, sur la médecine du travail, est peut-être un des exemples les plus évidents d’héritage de ce courant. Le genre continue aussi de perdurer, sur de nouvelles thématiques comme la mondialisation : avec par exemple Ma mondialisation de Gilles Perret, We Feed the World ou Notre pain quotidien.