Coup d’œil sur Lussas 2017
Coup d’œil sur Lussas 2017
    • Coup d’œil sur Lussas 2017
    • (29es États généraux du film documentaire)
  • Lieu : Lussas (Ardèche)
  • Date : du 20 au 26 août 2017

Coup d’œil sur Lussas 2017

29es États généraux du film documentaire

Les États généraux du film documentaire de Lussas proposaient cette année une riche sélection (notamment des focus Liban et Pologne et des rétrospectives des œuvres de Peter Nestler et de Guy Sherwin) et étaient l’occasion de faire quelques découvertes et de confirmer le talent de documentaristes identifiés. Ayant cette année visionné à distance une partie de la sélection « Expériences du regard », nous avons pu y observer l’hétérogénéité des propositions : observation soignée d’un groupe de piliers de bars japonais amateurs de courses hippiques (Kawasaki Keirin), cinéma DIY aux frontières de la science-fiction (Bricofutur), documentaire nombriliste sur la question du couple (Ça parle d’amour), reconstitution rigide de la vie de bureau occidentale incarnée par des migrants (Stand-by Office). Deux films en particulier ont retenu notre attention et nous invitent à en dire quelques mots : Bodycam de Stéphane Myczkowski et Braguino de Clément Cogitore.

Le premier, un court-métrage de 17 minutes réalisé par un jeune réalisateur français, fascine par la force et la simplicité de son dispositif : monté à partir de d’images de caméras de surveillance fixées sur le corps de policiers dans certaines villes américaines, Bodycam décrit une interpellation qui tourne mal. Après un carton d’ouverture qui rappelle les origines de cette configuration – à la fois encadrer la relation entre les forces de l’ordre et les citoyens sous l’œil de ce tiers, et servir de témoin en cas de litige judiciaire – la caméra capte la banalité d’un contrôle routier dans une banlieue commune du cœur des États-Unis. La mauvaise définition de l’image et du son renvoient instantanément à la porosité entre le documentaire et la fiction tant la forme des films found-footage et les images de caméras embarquées ont imprégné depuis plusieurs années le cinéma d’horreur et d’action (qui partage avec Bodycam cet environnement policier) et nous ont habitués à un regard réaliste in situ. Instantanément, une tension s’installe, dont on ne sait si elle découle de cette culture du regard insufflée par le cinéma, du contexte de tensions raciales très fortes aux États-Unis, ou des images du film lui-même. Nécessairement, nous attendons quelque chose. Le déroulement mécanique et fatal des événements, rapportés de manière brute, témoigne directement de la banalisation des violences policières et de l’effacement de la responsabilité individuelle derrière les procédures.

Dans une forme et un espace bien différent, Clément Cogitore développe dans Braguino (également présenté au FID cette année à Marseille) son goût pour l’exploration des confins et la mise en scène d’un rapport mystérieux au monde. Aux tréfonds de la Russie, au milieu de la taïga, deux familles, les Braguine et les Kiline, vivent recluses dans un même hameau où elles se toisent et se détestent. Les enfants, eux, partagent des jeux sur une petite île contiguë aux deux propriétés. Cet espace lointain, presque vierge (« je peux marcher des heures là où personne n’a jamais été » entend-on de la bouche du père), où l’on pêche quotidiennement et où l’on chasse l’ours le plus naturellement du monde, est cependant convoité par un corps de soldats qui cherche à occuper les terres. La fragmentation des scènes par des coupures au noir et l’insert de captations dégradées du monde (l’espionnage entre les familles par une vieille radio militaire) inscrivent le film dans les travaux précédents de Cogitore (notamment son installation au palais de Tokyo et son long métrage Ni le Ciel ni la Terre). Filmé dans une image numérique nette, sous la lumière basse des hautes latitudes, nappé dans une bande son continue et discordante, Braguino développe un rapport au monde à la fois ethnographique et inconfortable, incomplet, crépusculaire, presque irréel. Un surprenant regard adressé au réalisateur par les hommes de la famille lors d’une dangereuse scène de chasse (« tu as peur des ours ? ») brise cependant le quatrième mur et rappelle que cette situation ubuesque mise en scène par un cinéaste plasticien n’en est pas moins irrémédiablement réelle.